19 juillet 2014

Le témoignage de Jésus et du Père dans l’Évangile de Jean



L’article en vietnamien:

Email: josleminhthong@gmail.com
Le 19 Juillet 2014.

Contenu

I. Introduction
II. Le témoignage de Jésus en 3,11.32-33
     1. “Le témoignage” et “témoigner” en 3,11
     2. “Le témoignage” et “témoigner” en 3,32-33
III. Le témoignage de Jésus et du Père aux ch. 5 et ch. 8
     1. Le texte de 5,30-40 et 8,13-19
         a) Jn 5,30-40
         b) Jn 8,13-19
         c) La comparaison entre 5,30-40 et 8,13-19
     2. Le témoignage de Jésus n’est pas valable (5,31) ou valable (8,14a)?
         a) L’origine de l’expression: “le témoignage de soi-même n’est pas valable
         b) Jn 5,31 et 8,14 dans le contexte de 5,30-40 et 8,13-19
     3. Le témoignage du Père (5,31-32.37-38)
     4. Le témoignage de deux personnes (8,17-18)
     5. Le contenu du témoignage de Jésus
     6. Les opposants n’acceptent pas le témoignage
IV. Conclusion


I. Introduction

L’article “‘Le témoignage’ (marturia) et ‘témoigner’ (martureô) dans l’Évangile de Jean” a présenté de manière générale ce thème et les occurrences du nom “marturia” et du verbe “martureô”. Pour une approche plus détaillée dans les autres articles, nous avons présenté le témoigage de Jean Baptiste et celui du disciple que Jésus aimait. Dans cet article nous analysons le témoignage de Jésus et du Père. Ce thème  apparaît dans l’Évangile de Jean comme suit:

Le témoignage de Jésus est présenté par le nom “marturia” (témoignage) apparu 6 fois en 3,11.32.33; 5,31; 8,13.14 et par le verbe “martureô” (témoigner) apparu 10 fois en 3,11.32; 4,44; 5,31; 7,7; 8,13.14.18a; 13,21; 18,37. Ce témoignage figure dans les chapitres suivants:
- Ch. 3 (5 fois): 3,11.32.33 (le nom: marturia), 3,11.32 (le verbe: martureô).
- Ch. 4 (1 fois): 4,44 (le verbe).
- Ch. 5 (2 fois): 5,31a (le verbe); 5,31b (le nom).
- Ch. 7 (1 fois): 7,7 (le verbe).
- Ch. 8 (5 fois): 8,13.14 (le nom); 8,13.14.18a (le verbe).
- Ch. 13 (1 fois): 13,21 (le verbe).
- Ch. 18 (1 fois): 18,37 (le verbe).
Ainsi, le “témoignage” et “témoigner” de Jésus sont apparus principalement dans le Livre des Signes (Jn 1–12): 14 fois. Tandis que dans le Livre de la Gloire (Jn 13–21), il y a  seulement 2 fois le verbe “martureô” en 13,21; 18,37.

Le témoignage du Père est présenté par le nom “marturia” (témoignage) apparu 2 fois en 5,34; 8,17 et par le verbe “martureô” (témoigner) apparu 4 fois en 5,32a.32b.37; 8,18b. Ce thème ne figure que dans deux chapitres:
- Ch. 5 (4 fois): 5,34 (le nom); 5,32a.32b.37 (le verbe).
- Ch. 8 (2 fois): 8,17 (le nom); 8,18b (le verbe).

En s’appuyant sur ces occurrences du thème “témoignage” dans l’Évangile, cet article aborde deux grandes parties: (I) Le témoignage de Jésus en Jn 3, et (II) Le témoignage de Jésus et du Père dans les chapitres 5 et 8. Dans les chapitres 4; 7; 13; 18, le témoignage de Jésus ne comporte qu’une occurrence du verbe “martureô” en 4,44; 7,7; 13,21; 18,37. Ces versets seront examinés dans un autre article.

II. Le témoignage de Jésus en 3,11.32-33

En Jn 3, le témoignage de Jésus est présenté par Jésus lui-même, il parle à Nicodème de son témoignage en 3,11. Tandis qu’en 3,32-33, c’est Jean Baptiste qui parle du témoignage de Jésus. Les citations bibliques ci-dessous sont prises dans la Bible de Jérusalem, 2000.

     1. “Le témoignage” et “témoigner” en 3,11

Jésus révèle à Nicodème en 3,3: “En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu.” Nicodème a mal interprété l’idée de “naître de nouveau” (3,4). Jésus lui a expliqué en 3,5-7 mais Nicodème ne saisit pas la signification quand il dit à Jésus en 3,9: “Comment cela peut-il se faire?” Cette fois, Jésus répond à Nicodème par deux autres questions en 3,10.12. Entre ces deux questions, Jésus parle de son témoignage en utilisant étrangement le pronom personnel de la première personne du pluriel: “nous” (3,11). Le narrateur relate en 3,10-12: “10 Jésus lui (Nicodème) répondit: ‘Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas? 11 En vérité, en vérité, je te le dis, nous parlons de ce que nous savons et nous attestons ce que nous avons vu; mais vous n’accueillez pas notre témoignage. 12 Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel?’À partir du verset 3,10, le personnage Nicodème n’apparaît plus dans le texte, le passage suivant (3,13-21) est le monologue de Jésus sur sa mission avec trois idées principales: (1) L’origine de Jésus  (3,13-14), (2) La manifestation de l’amour de Dieu pour le monde (3,16-17) et (3) Le jugement pour ceux qui ne croient pas en Jésus (3,18-21).

Le fait que Jésus utilise le pronom personnel de la première personne du pluriel “nous” en 3,11 peut être interprété comme suit: le témoignage de Jésus et son action de témoigner sont identifiés à ceux de la communauté des disciples. Autrement dit, Jésus se met du côté de la communauté croyante. En utilisant le pronom “nous”, Jésus parle à la place de cette communauté. Quant à Nicodème, il est considéré comme un représentant des autorités juives, Jésus utilise donc le pronom personnel de la deuxième personne du pluriel: “vous”  pour lui parler en 3,11.

La première idée de 3,11 fait allusion à la prédication de Jésus et ses disciples, Jésus dit en 3,11b: “Nous parlons de ce que nous savons.” L’idée suivante (3,11c) est l’action de témoigner de Jésus et celle de la communauté basée sur ce qu’ils ont vu comme Jésus le dit en 3,11c: “Nous attestons (marturoumen) ce que nous avons vu”, la traduction littérale est: “Nous témoignons (marturoumen) de ce que nous avons vu.” À la fin de 3,11 (3,11d), Jésus parle du refus de ce témoignage de la part des Juifs dont Nicodème est leur représentant, Jésus dit en 3,11d: “mais vous n’accueillez pas notre témoignage.” Ce refus est présenté tout au long de l’Évangile de Jean à travers les conflits et les controverses entre Jésus, d’une part, les Pharisiens, les Juifs et les grands prêtres, d’autre part.

     2. “Le témoignage” et “témoigner” en 3,32-33

Le thème du témoignage de Jésus en 3,32-33 fait partie du monologue de Jean Baptiste en 3,31-36 adressé à ses disciples. (Voir analyse au point “3. Jean témoigne de Jésus en 3,31-36” dans l’article: “‘Le témoignage’ et ‘témoigner’ de Jean Baptiste dans l’Évangile de Jean.” Jean Baptiste commence son témoignage en 3,31-33: “31 Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous; celui qui est de la terre est terrestre et parle en terrestre. Celui qui vient du ciel 32 témoigne de ce qu’il a vu et entendu, et son témoignage, nul ne l’accueille. 33 Qui accueille son témoignage certifie que Dieu est véridique.”  

En 3,32, Jean Baptiste parle du témoignage de Jésus en tant que “Celui qui vient d’en haut” (3,31a) et “Celui qui vient du ciel” (3,31c). Le témoignage de celui-ci est basé sur ce qu’il a vu et entendu. Jean dit en 3,31c-32a: “31c Celui qui vient du ciel 32a  témoigne de ce qu’il a vu et entendu.” C’est ce que Jésus a vu et entendu auprès de son Père comme il le dit aux Juifs en 8,26: “J’ai sur vous beaucoup à dire et à juger; mais celui qui m’a envoyé est véridique et je dis au monde ce que j’ai entendu de lui.” À la fin de son ministère publique, Jésus résume ainsi sa mission en 12,49-50: “49 Car ce n’est pas de moi-même que j’ai parlé, mais le Père qui m’a envoyé m’a lui-même commandé que dire et de quoi parler; 50 et je sais que son commandement est vie éternelle. Ainsi donc ce dont je parle, tel que le Père me l’a dit j’en parle.” Avant d’entrer dans sa passion, Jésus redit cette idée à ses disciples en 14,24: “Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles; et la parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.” Ainsi tout ce que Jésus révèle et témoigne provient de ce qu’il a vu et entendu auprès de son Père.

La deuxième partie du verset 3,32 est 3,32b qui parle du refus du témoignage, lequel est parallèle avec 3,11c. Jean Baptiste déclare en 3,32b: “Son témoignage (de Jésus), nul ne l’accueille.” Cependant, le verset suivant (3,33) va dans le sens positif: “Qui accueille son témoignage certifie que Dieu est véridique” (3,33). Le style littéraire de contraste entre “accueillir” ou “refuser”, “croire” ou “ne pas croire”, “se perdre” ou “être sauvé”, “être jugé” ou “ne pas être jugé” est l’une des particularités de l’Évangile de Jean. Ces couples d’opposition existent dans le témoignage de Jésus en 3,13-21 et celui de Jean Baptiste en 3,31-36. Par exemple Jésus dit en 3,18: “Qui croit en lui n’est pas jugé; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au Nom du Fils Unique-Engendré de Dieu.” Quant à Jean Baptiste, il termine ainsi son témoignage en 3,36: “Qui croit au Fils a la vie éternelle; qui résiste au Fils ne verra pas la vie; mais la colère de Dieu demeure sur lui.

III. Le témoignage de Jésus et du Père aux ch. 5 et ch. 8

Le thème du “témoignage” et de “témoigner” de Jésus et du Père est rapporté en deux péricopes: 5,30-40 et 8,13-19. Les thèmes communs de ces deux péricopes sont “juger” (krinô), “témoigner” (martureô) et “le témoignage” (marturia). Cette partie présente 6 points: (1) Le texte de 5,30-40 et de 8,13-19, (2) Le témoignage de Jésus n’est pas valable (5,31) ou valable (8,14a)? (3) Le témoignage du Père (5,31-32.37-38), (4) Le témoignage de deux personnes (8,17-18), (5) Le contenu du témoignage de Jésus, (6) Les opposants n’acceptent pas le témoignage.

     1. Le texte de 5,30-40 et 8,13-19

Nous présentons ci-dessous le texte et la structure de deux péricopes: 5,30-40 et 8,13-19.

         a) Jn 5,30-40

La péricope 5,30-40 fait partie du monologue de Jésus adressé aux Juifs (5,19-47). Cette péricope se structure en 6 unités:

(1) 5,30: Le jugement de Jésus est juste.
“30 Je (Jésus) ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j’entends: et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.”  

(2) 5,31-32: Le Père témoigne de Jésus (// 5,37-38).
“31 Si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable. 32 Un autre témoigne de moi, et je sais qu’il est valable le témoignage qu’il me rend.”  

(3) 5,33-35: Jean Baptiste rend témoignage à la vérité.
“33 Vous (les Juifs) avez envoyé trouver Jean et il a rendu témoignage à la vérité. 34 Quant à moi, ce n’est pas d’un homme que je reçois le témoignage; mais je dis cela pour que vous, vous soyez sauvés. 35 Celui-là était la lampe qui brûle et qui luit, et vous avez voulu vous réjouir une heure à sa lumière.”

(4) 5,36: Les œuvres de Jésus témoignent à son sujet.
“36 Mais j’ai plus grand que le témoignage de Jean: en effet, les œuvres que le Père m’a donné à mener à bonne fin, les œuvres mêmes que je fais, témoignent à mon sujet que le Père m’envoie.”

(5) 5,37-38: Le Père témoigne de Jésus (// 5,32).
“37 Et le Père qui m’a envoyé, lui, m’a rendu témoignage. Vous n’avez jamais entendu sa voix, vous n’avez jamais vu sa face, 38 et sa parole, vous ne l’avez pas à demeure en vous, puisque vous ne croyez pas celui qu’il a envoyé.”

(6) 5,39-40: Les Écritures témoignent de Jésus.
“39 Vous scrutez les Écritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle, et ce sont elles qui me rendent témoignage, 40 et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie!”

         b) Jn 8,13-19

La péricope 8,13-19 appartient au débat entre Jésus et les Pharisiens en 8,12-30, cette péricope est structurée en 4 unités:

(1) 8,13-14: Le témoignage de Jésus est valable.
“13 Les Pharisiens lui (Jésus) dirent alors: ‘Tu te rends témoignage à toi-même; ton témoignage n’est pas valable.’ 14 Jésus leur répondit: ‘Bien que je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est valable, parce que je sais d’où je suis venu et où je vais; mais vous, vous ne savez pas d’où je viens ni où je vais.’”    

(2) 8,15-16: Le jugement de Jésus est vrai.
“15 Vous (les Pharisiens), vous jugez selon la chair; moi, je ne juge personne; 16 et s’il m’arrive de juger, moi, mon jugement est selon la vérité, parce que je ne suis pas seul; mais il y a moi et celui qui m’a envoyé.”

(3) 8,17-18: Le témoignage de deux personnes.
“17 Et il est écrit dans votre Loi que le témoignage de deux personnes est valable. 18 Moi, Je suis mon propre témoin. Témoigne aussi à mon sujet le Père qui m’a envoyé.”

(4) 8,19: Les pharisiens ne connaissent pas Jésus et le Père.
“19 Ils (les Pharisiens) lui disaient donc: ‘Où est ton Père?’ Jésus répondit: ‘Vous ne connaissez ni moi ni mon Père; si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père.’”

         c) La comparaison entre 5,30-40 et 8,13-19

La ressemblance et la différence entre les deux péricopes  5,30-40 et 8,13-19 sont présentées dans le tableau suivant:


Le passage 5,30-40 ne souligne pas le témoignage de Jésus (5,31) mais souligne les témoignages des autres en sa faveur. Ce sont les témoignages du Père (5,32.37-38), de Jean Baptiste (5,33-35), des œuvres que Jésus fait (5,36), et des Écritures (5,39). Tandis que le passage 8,13-19 met en relief le témoignage de deux personnes: Jésus et son Père. Le tableau ci-dessus présente les ressemblances et les différences entre deux passages 5,30-40 et 8,13-19, lesquelles peuvent être classées en trois groupes:

(I) Trois thèmes communs entre 5,30-40 et 8,13-19.
1) Le jugement de Jésus est juste et vrai (5,30 // 8,15-16). Selon le contexte, le nom “krisis” et le verbe “krinô” en grec peuvent avoir le sens de “jugement”, “juger” ou de “condamnation”, “condamner”. Ici (5,30 // 8,15-16) Jésus parle de son jugement et le jugement des Pharisiens, ces derniers jugent “selon la chair” (8,15a).
2) Le témoignage du Père (5,31-32.37-38 // 8,17-18).
3) Les opposants (les Juifs et les Pharisiens) ne connaissent pas plusieurs faits concernant Jésus et son Père (5,37b.38.40; 8.14c.19). (Voir l’analyse ci-dessous au point “6. Les opposants n’acceptent pas le témoignage”).

(II) Six détails sont propres au passage 5,30-40:
1) Jésus ne rend pas témoignage à lui-même (5,31).
2) Le rappel du témoignage de Jean Baptiste (5,33-35).
3) Les œuvres de Jésus témoignent de lui (5,36).
4) Les Écritures témoignent de Jésus (5,39).
5) Les Juifs n’ont jamais entendu la voix du Père, ni vu sa face (5,37b).
6) Les Juifs n’ont pas en eux la parole du Père puisqu’ils ne croient pas celui que le Père a envoyé (5,38).

(III) Six détails sont propres au passage 8,13-19:
1) Jésus rend témoignage à lui-même et son témoignage est valable (8,13-14a).
2) Jésus sait d’où il est venu et où il va (8,14b).
3) Le témoignage de deux personnes (Jésus et son Père) correspond à la loi (8,17-18).
4) Les pharisiens ne savent pas d’où Jésus vient ni où il va (8,14c).
5) Les pharisiens ne savent pas où est le Père (8,19a).
6) Les pharisiens ne connaissent ni Jésus ni le Père (8,19b).

Dans les deux passages 5,30-40 et 8,13-19, il existe deux paroles de Jésus (5,31; 8,14a) qui semblent contradictoires. Une question se pose: Le témoignage de Jésus n’est pas valable (5,31) ou valable (8,14a)?

     2. Le témoignage de Jésus n’est pas valable (5,31) ou valable (8,14a)?

Dans la péricope 5,30-40, Jésus dit aux Juifs en 5,31-32: “31 Si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable. 32 Un autre témoigne de moi, et je sais qu’il est valable le témoignage qu’il me rend.” Puis Jésus parle d’une serie de témoignages à son sujet en 5,32-40. Dans la péricope 8,13-19, les Pharisiens utilisent la parole de Jésus en 5,31 pour le questionner en 8,13: “Tu (Jésus) te rends témoignage à toi-même; ton témoignage n’est pas valable.” Cette fois, Jésus répond aux Pharisiens en 8,14: “Bien que je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est valable, parce que je sais d’où je suis venu et où je vais; mais vous, vous ne savez pas d’où je viens ni où je vais.”

Ce que Jésus dit en 5,31 et 8,14a soulève une question: Le témoignage de Jésus n’est pas valable (5,31) ou valable (8,14a)? En 5,31, Jésus dit aux Juifs: “Si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable.” Tandis qu’en 8,14a, Jésus dit aux Pharisiens: “Bien que je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est valable.” Comment peut-on expliquer ces paroles qui sont apparemment contradictoires? Pour répondre à cette question, nous étudions deux sujets: (a) L’origine de l’expression: “Le témoignage de soi-même n’est pas valable” et (b) Jn 5,31 et 8,14a dans le contexte de 5,30-40 et 8,13-19.

         a) L’origine de l’expression: “Le témoignage de soi-même n’est pas valable

Ce que Jésus dit en 5,31: “Si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable” renvoie à un article de la loi dans l’Ancien Testament (Dt 17,6; 19,15; Nb 35,30. Selon le livre du Deutéronome (Dt 17,2-7), quiconque transgresse l’alliance avec Yahvé et serve d’autres dieux sera lapidé. La procédure du jugement dans ce cas est indiqué en Dt 17,6: “On ne pourra être condamné à mort qu’au dire de deux ou trois témoins, on ne sera pas mis à mort au dire d’un seul témoin.” Le Deutéronome fixe ainsi la comparution des témoins devant le tribunal en Dt 19,15: “Un seul témoin ne peut suffire pour convaincre un homme de quelque faute ou délit que ce soit; quel que soit le délit, c’est au dire de deux ou trois témoins que la cause sera établie.” Si “c’est un témoin mensonger, qui a accusé son frère en mentant” (Dt 19,18b), celui-ci sera traité “comme il méditait de traiter son frère”  (Dt 19,19a). Le livre des Nombres rapporte l’instruction sur le témoin en Nb 35,30: “En toute affaire d’homicide, c’est sur la déposition de témoins que le meurtrier sera mis à mort; mais un témoin unique ne pourra porter une accusation capitale.” Ainsi selon l’Ancien Testament, le témoignage d’un seul témoin n’est pas valable. Cependant les citations ci-dessus parlent du témoignage au sujet des autres, il ne s’agit pas de rendre témoignage à soi-même comme Jésus l’a dit en Jn 5,31 et 8,13-14.

Il est possible que la parole de Jésus sur “le témoignage de lui-même” en Jn 5,31, laquelle est reprise par les Pharisiens en 8,13, renvoie à la littérature juive. Par exemple Mishnah Ketubot, chapitre 2, verset 9 écrit: “Personne ne peut témoigner de lui-même (No one may testify regarding himself).” (Voir http://www.emishnah.com/sedarim.html). Dans le Talmud de Babylone, tract Rosh Hashana (HaSahanah), chapitre 3, verset 1 écrit: “Un individu n’est pas autorisé par lui-même (An individual is not authorized by himself).” (Voir http://halakhah.com/). En tout cas si nous mettons cette parole de Jésus (5,31; 8,14a) dans son contexte littéraire, nous pouvons comprendre son sens.

         b) Jn 5,31 et 8,14 dans le contexte de 5,30-40 et 8,13-19

En 5,31, la parole de Jésus: “si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable” est placée dans le contexte de la pensée de l’époque relative au témoin, laquelle est inscrite dans l’Ancien Testament et dans la littérature juive. Pour se conformer à l’exigence de la loi, Jésus parle d’une serie de témoignages à son sujet: Le témoignage du Père (5,32.37-38), celui de Jean Baptiste (5,33-35), celui des œuvres de Jésus (5,36) et celui des Écritures (5,39).

En revanche, en 8,13, les Pharisiens interrogent Jésus en reprenant la même phrase que Jésus a dit aux Juifs en 5,31. Ils lui disent: “Tu te rends témoignage à toi-même; ton témoignage n’est pas valable” (8,13). Ici la réponse de Jésus  est l’inverse de celle de 5,31. Il dit aux Pharisiens en 8,14: “Bien que je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est valable, parce que je sais d’où je suis venu et où je vais; mais vous, vous ne savez pas d’où je viens ni où je vais.” La raison pour laquelle le témoignage de Jésus est valable est que Jésus sait d’où il est venu et où il va (8,14b), tandis que les Pharisiens, ils ne savent pas d’où Jésus vient ni où il va (8,14c), c’est pourquoi ils jugent selon la chair (8,15a). Dans cette perspective Jésus est le seul qui peut témoigner de lui-même et son témoignage est valable, car son origine est d’en haut, il est celui qui est descendu du ciel et il va y monter comme il le dit en 3,13: “Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme.

En résumé, lorsque Jésus dit: “Si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable” (5,31), il parle de situation générale où la loi sur le témoin est appliqué à tout le monde. Quand Jésus dit: “Bien que je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est valable” (8,14a), il en parle avec un statut particulier qui s’applique à lui seul. Jésus est l’envoyé du Père pour révéler à l’homme le dessein du Père, son témoignage de lui-même est donc valable. En d’autres termes, quand Jésus parle des témoignages en 5,30-39, il en parle en tant qu’homme, quand il parle du témoignage de lui-même et celui de son Père, il en parle en tant que “Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père” (1,18b). D’après ce statut particulier Jésus parle du témoignage de deux personnes en 8,17-18: Le témoignage de Jésus et de son Père. Avant d’analyser ce sujet, nous examinons le témoignage du Père en 5,31-32.37-38.

     3. Le témoignage du Père (5,31-32.37-38)

En 5,30-40, Jésus ne rend pas témoignage à lui-même mais il parle des autres témoignages dont celui du Père est important. Jésus dit aux Juifs en 5,31-32: “31 Si je me rends témoignage à moi-même, mon témoignage n’est pas valable. 32 Un autre témoigne de moi, et je sais qu’il est valable le témoignage qu’il me rend.”  “Un autre” en 5,32a sera précisé en 5,37a comme Jésus le dit: “Et le Père qui m’a envoyé, lui, m’a rendu témoignage” (5,37a). En 5,32b, Jésus affirme que le témoignage de son Père est valable: “Je sais qu’il est valable le témoignage qu’il me rend.” Ainsi la péricope 5,30-40 souligne l’importance du témoignage du Père, tandis que la péricope 8,13-19 met en relief le témoignage de deux personnes.

     4. Le témoignage de deux personnes (8,17-18)

L’unité 8,17-18 développe le thème du témoignage de deux personnes selon l’exigence des textes vétérotestamentaires   cités ci-dessus (Dt 17,6; 19,15; Nb 35,30). Tout d’abord Jésus explique pourquoi son témoignage à lui-même est valable (voir le point 2. plus haut). Ensuite Jésus s’appuie sur la loi pour dire aux Pharisiens en  8,17-18: “17 Et il est écrit dans votre Loi que le témoignage de deux personnes est valable. 18 Moi, Je suis mon propre témoin. Témoigne aussi à mon sujet le Père qui m’a envoyé.” Les textes du Dt 17,6; 19,15; Nb 35,30 disent que le témoignage de deux personnes est valable. Notons que le témoignage de Jésus et celui du Père ne sont pas les témoignages de deux personnes humaines mais ce sont le témoignage de Dieu le Père et celui du Fils de Dieu. Par conséquent, la véridicité et la fiabilité sont absolues. Les hommes peuvent faire des faux témoignages, tandis que le témoignage de Dieu et de son Envoyé (Jésus) est toujours conforme à la vérité.

     5. Le contenu du témoignage de Jésus

Les deux péricopes 5,30-40 et 8,13-19 se concentrent sur l’authenticité du témoignage, ces péricopes n’indiquent pas le contenu du témoignage mais le statut du témoignage: le témoignage de Jésus est valable (8,14a), le témoignage du Père est valable (5,32b). Quant à Jean Baptiste, il rend témoignage à la vérité (5,33b). Jésus révèle aussi le témoignage de ses œuvres (5,36) et le témoignage des Écritures (5,39). Tous ces personnages ainsi que les œuvres et les Écritures rendent témoignage à Jésus.

Cependant le contenu du témoignage est révélateur dans l’expression “les œuvres de Jésus” en 5,36c. Jésus détermine l’origine des œuvres qui lui rendent témoignage en 5,36b: “Les œuvres que le Père m’a donné à mener à bonne fin.” Ce ne sont donc pas les œuvres propres à Jésus mais ce sont les œuvres du Père. C’est le Père qui a confié à Jésus ses œuvres, et dans sa mission publique Jésus fait les œuvres de son Père. Les œuvres du Père que Jésus réalise dans le monde témoignent que Jésus est l’envoyé du Père comme Jésus le dit en 5,36c: “Les œuvres mêmes que je fais, témoignent à mon sujet que le Père m’envoie.

En résumé, dans le contexte immédiat de 5,36, le contenu du témoignage de Jésus peut être récapitulé en deux points: (1) Dieu est le Père de Jésus, (2) Le Père a envoyé Jésus dans le monde pour mener à bonne fin les œuvres du Père. Dans le contexte large de l’ensemble de l’Évangile de Jean, le contenu du témoignage de Jésus renferme tout ce que cet Évangile révèle sur l’identité de Jésus, son origine et sa mission. C’est-à-dire que tout ce que Jésus a dit et a fait dans sa vie, ainsi que tout ce que l’évangéliste parle de Jésus dans l’Évangile, sont des témoignages authentiques et crédibles.

     6. Les opposants n’acceptent pas le témoignage

Le thème du témoignage dans les deux péricopes 5,30-34 et 8,13-19 est placé dans le contexte de débat entre Jésus et ses opposants (les Juifs et les Pharisiens). La péricope 5,30-40 est une partie du discours de Jésus adressé aux Juifs (5,19-47). Ces derniers sont en train de chercher à tuer Jésus (5,18). En effet, après la guérison d’un infirme depuis trente-huit ans au piscine de Bethzatha le jour du sabbat (5,1-9), le narrateur relate le comportement des Juifs envers Jésus en 5,18: “Ainsi les Juifs n’en cherchaient que davantage à le tuer, puisque, non content de violer le sabbat, il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu.” La suite de ce verset est un long discours de Jésus adressé aux Juifs (5,19-47), dans lequel se trouve la péricope sur les témoignages  (5,30-40).

Dans le ch. 8, la section 8,12-59 présente deux débats: (1) Le débat entre Jésus et les Pharisiens (8,12-30), et (2) Le débat entre Jésus et les juifs (8,31-59). La controverse de ces débats est de plus en plus vive et se termine par la tentative de lapider Jésus (8,59). Le narrateur raconte à la fin du ch. 8: “Ils (les Juifs) ramassèrent alors des pierres pour les lui (Jésus) jeter; mais Jésus se déroba et sortit du Temple.” La controverse et le conflit s’expliquent pourquoi les opposants de Jésus n’accueillent pas le témoignage de Jésus en 3,11 et 3,32-33. (Voir l’analyse au point “II. Le témoignage de Jésus en 3,11.32-33” plus haut). Dans le contexte de la discussion à propos de la véridicité du témoignage et de son identité divine, Jésus dévoile la situation de ses adversaires dans les deux péricopes 5,30-40 et 8,13-19, dans lesquelles les opposants (les Juifs et les Pharisiens) font preuve d’ignorance de dix réalités suivantes:

(1) NE PAS ENTENDRE la voix du Père (5,37b).
(2) NE PAS VOIR la face du Père (5,37c).
(3) NE PAS AVOIR la parole du Père en eux (5,38a).
(4) NE PAS CROIRE en l’Envoyé du Père (5,38b).
(5) NE PAS VOULOIR venir à Jésus pour avoir la vie (5,40).
(6) NE PAS SAVOIR d’où Jésus vient (8,14e).
(7) NE PAS SAVOIR où Jésus va (8,14f).
(8) NE PAS SAVOIR où le Père de Jésus est (8,19a).
(9) NE PAS CONNAÎTRE Jésus (8,19b).
(10) NE PAS CONNAÎTRE le Père (8,19c).

Ainsi ceux qui s’opposent à Jésus dans les péricopes 5,30-40 et 8,13-19 n’entendent pas, ne voient pas, ne gardent pas, ne croient pas, ne veulent pas, ne savent pas, et ne connaissent pas les richesses essentielles ci-dessus. Ce n’est donc pas étonnant qu’ils ne reçoivent pas le témoignage de Jésus et qu’ils cherchent à le faire mourir.

Les dix accusations ci-dessus doivent être comprises dans le sens positif et pédagogique. C’est-à-dire que Jésus fait comprendre à ses opposants pourquoi ils n’arrivent pas à comprendre l’enseignement de Jésus et n’accueillent pas sa révélation sur son identité et son origine d’en haut. Sous la forme d’accusation, Jésus invite les interlocuteurs (les Juifs et les Pharisiens) dans le récit, et surtout le narrateur invite ses lecteurs à reconnaître qui est le Père et qui est Jésus et enfin à recevoir le témoignage de Jésus, accueillir ses enseignements et croire en lui.

IV. Conclusion

Cet article a analysé les textes sur le thème du témoignage de Jésus et du Père. Tout d’abord, en 3,11 et 3,32-33, Jésus témoigne de ce qu’il a vu et entendu auprès de son Père. C’est-à-dire à travers toutes ses paroles et ses actions, Jésus réalise les œuvres du Père (5,36). Le témoignage de Jésus n’est pas mentionné dans le passage 5,30-40, parce que selon la tradition juive, le témoignage de lui-même n’est pas valable (5,31). C’est pour cela que Jésus cite une serie de témoignages à son sujet: le témoignage de Jean Baptiste (5,33-35), le témoignage des œuvres de Jésus (5,36), le témoignage des Écritures (5,39), et en particulier le témoignage du Père en 5,31-32 et 5,37-38.

Dans le passage 8,13-19, Jésus révèle aux Pharisiens que bien qu’il se rende témoignage à lui-même, son témoignage est valable, parce qu’il sait d’où il est venu et où il va (cf. 8,13-14). Ainsi en se conformant à la loi selon laquelle le témoignage de deux personnes est valable, Jésus présente le sien: (1) Jésus lui-même témoigne et son témoignage est valable (8,14a.18a), et (2) Le Père qui a envoyé Jésus, témoigne de Jésus (8,18b) et son témoignage est valable (5,32b). Ici ce ne sont pas les témoignages des hommes mais le témoignage de Dieu et celui du Fils de Dieu, ces témoignages sont donc authentiques et fiables.

Dans les deux passages sur le thème du témoignage (5,30-40; 8,13-19), les opposants de Jésus refusent de reconnaître l’authenticité du témoignage de Jésus et celui du Père. En 3,11.32-33, le témoignage de Jésus n’est pas reçu par les autorités juives. La raison pour laquelle ses adversaires n’acceptent pas le témoignage de Jésus est qu’ils n’entendent pas, ne voient pas et ne savent pas les réalités indispensables (voir les dix “ne pas” ci-dessus).

Les débats et les discussions dans l’Évangile ont une valeur pédagogique. À travers les accusations, Jésus invite ses opposants à prendre conscience de leurs lacunes, de ce fait ils peuvent ouvrir leur cœur à recevoir le don de la vie éternelle que Jésus offre à toute personne qui croit en lui. Au niveau du récit, c’est le narrateur qui invite les lecteurs à accueillir le témoignage de Jésus et celui du Père, c’est ainsi que les lecteurs de tout temps peuvent écouter Jésus et recevoir ses enseignements comme “la nourriture qui demeure en vie éternelle” (6,27b).

Cet article n’analyse pas encore le thème du témoignage des Écritures (5,39). En fait la relation entre l’Évangile de Jean et les Écritures est un vaste sujet, ce thème sera donc exploré dans d’autres articles./.


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