7 juillet 2014

Jn 19,35; 21,24. Le témoignage du disciple que Jésus aimait dans l’Évangile de Jean



L’article en vietnamien:

Email: josleminhthong@gmail.com
Le 07 Juillet 2014.

Contenu

I. Introduction
II. “Celui qui a vu rend témoignage” (19,35a)
    1. Le texte de Jn 19,31-37
    2. Le contexte littéraire de Jn 19,31-37
    3. Du sang et de l’eau sortent du côté percé (19,34)
    4. Le témoignage de qui?
    5. Voir physiquement par les yeux et voir par la foi
    6. Le contenu du témoignage
        a) Les jambes ne sont pas brisées (19,33 // 19,36)
        b) Le côté percé (19,34 // 19,37)
        c) Le témoignage (19,35) et l’Écriture (19,36-37)
    7. Le but du témoignage: “croire” (19,35d)
III. Le disciple témoigne de ces faits et les a écrits (21,24a)
    1. La comparaison entre 19,35 et 21,24
    2. Le témoignage a été écrit (21,24b)
IV. Conclusion


I. Introduction

Comme nous l’avons présenté dans l’article: “‘Le témoignage’ (marturia) et ‘témoigner’ (martureô) dans l’Évangile de Jean”, le nom “marturia” (le témoignage) concernant le disciple que Jésus aimait apparaît en 2 occurrences en 19,35b; 21,24b, et le verbe “martureô” (témoigner) concernant ce disciple apparaît aussi en 2 occurrences en 19,35a; 21,24a. Cet article analyse ces deux versets (19,35; 21,24) et se concentre sur le thème “témoignage” du disciple que Jésus aimait.  

II. “Celui qui a vu rend témoignage” (19,35a)

Selon l’Évangile de Jean, parmi les disciples de Jésus, seul le disciple que Jésus aimait se tenait près de la croix de Jésus (19,26a). Cette présence précieuse a fait de ce disciple un témoin oculaire de la mort de Jésus. Le témoin de cet événement fondateur est relaté dans le passage 19,31-37. Cette partie analyse ce passage sur sept points: (1) Le texte de Jn 19,31-37, (2) Le contexte littéraire de Jn 19,31-37, (3) Le sang et l’eau sortent du côté percé (19,34), (4) Le témoignage de qui? (5) Voir physiquement par les yeux et voir par la foi, (6) Le contenu du témoignage, (7) Le but du témoignage: “croire” (19,35d).

    1. Le texte de Jn 19,31-37

Les textes bibliques sont pris dans la Bible de Jérusalem, 2000. Voici le passage Jn 19,31-37:

“31 Comme c’était la Préparation, les Juifs, pour éviter que les corps restent sur la croix durant le sabbat – car ce sabbat était un grand jour –, demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât. 32 Les soldats vinrent donc et brisèrent les jambes du premier, puis de l’autre qui avait été crucifié avec lui (Jésus). 33 Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, 34 mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. 35 Celui (le disciple que Jésus aimait) qui a vu rend témoignage (mematurêken) – son témoignage (hê marturia) est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez. 36 Car cela est arrivé afin que l’Écriture fût accomplie: Pas un os ne lui sera brisé. 37 Et une autre Écriture dit encore: Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé.

    2. Le contexte littéraire de Jn 19,31-37

La péricope 19,31-37 appartient à la section 19,16b-42. Cette section est le récit de la passion de Jésus qui commence par sa capture par les soldats qui le conduisent au lieu dit du Crâne pour être crucifié (19,16b-18) et ce récit se termine par la mise au tombeau de Jésus (19,41-42). La section 19,16b-42 est structurée en sept péricopes comme suit:


“Le témoignage” (marturia) et l’action de “témoigner” (martureô) du disciple que Jésus aimait se trouvent en 19,35. Ce verset appartient à la sixième péricope ci-dessus (19,31-37). Nous allons analyser cette péricope et se concentrer sur les événements: Les jambes de Jésus ne sont pas brisées mais son côté est percé par une lance de l’un des soldats, puis le témoignage du disciple que Jésus aimait.

    3. Du sang et de l’eau sortent du côté percé (19,34)

Quand l’un des soldats, de sa lance, perça le côté de Jésus (19,34a), le narrateur raconte qu’“il sortit aussitôt du sang et de l’eau” (19,34b). Cette image fait allusion à la source d’eau vive que Jésus a promis, le narrateur relate en 7,37-38: “37  Le dernier jour de la fête (des Tentes), le grand jour, Jésus, debout, s’écria: ‘Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et il boira, 38  celui qui croit en moi!’ selon le mot de l’Écriture: De son sein couleront des fleuves d’eau vive.” Le narrateur explique cette parole en 7,39: “Il (Jésus) parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.” Ainsi ce qui n’a pas encore eu lieu en 7,39 est réalisé en 19,34, c’est le moment où Jésus est glorifié sur la croix comme il le dit aux disciples à propos de sa mort en 12,23: “Voici venue l’heure où doit être glorifié le Fils de l’homme.”

Dans l’Ancien Testament, l’image de la source d’eau peut s’appliquer à Dieu comme la source du salut (Is 12,3); ou s’appliquer à Jérusalem, le lieu où toutes les nations convergent (Dcr 14,8). La source d’eau peut désigner aussi  ceux qui pratiquent la justice de Dieu, ils deviennent une source d’eau sans aridité (Is 58,11). Nous pouvons dire que la source d’eau vive en Jn 4,14 et 7,38 symbolise la Loi de la nouvelle Alliance qui s’inscrit dans le cœur de l’homme. Dans cette perspective, Jésus de l’Évangile de Jean est présenté comme celui qui réalise la promesse de la source d’eau vive dans l’Ancien Testament.

La description de la mort de Jésus dans l’Évangile de Jean fait allusion au don de l’Esprit. En effet, le narrateur relate en 19,30: “Quand il (Jésus) eut pris le vinaigre, Jésus dit: ‘C’est achevé’ et, inclinant la tête, il remit l’esprit.Il n’est pas d’usage dans le langage de l’époque d’employer l’expression: “il remit l’esprit (paredôken to pneuma)” (19,30d) pour parler de la mort de quelqu’un. Ainsi cette expression renvoie au don de l’Esprit en 7,39. Jésus donnera officiellement l’Esprit aux disciples après sa résurrection. Le narrateur rapporte la première rencontre entre le Ressuscité et ses disciples en 20,21-22: “21 Il (Jésus) leur dit alors, de nouveau: ‘Paix à vous! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.’ 22 Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit: ‘Recevez l’Esprit Saint.’” L’usage du terme “pneuma” (esprit) en 7,39; 19,30 et 20,22 permet de comprendre qu’au moment où Jésus meurt sur la croix c’est aussi le moment où il donne “pneuma” (l’Esprit) à ceux qui croient en lui.  

    4. Le témoignage de qui?

En 19,35a, le narrateur raconte que “Celui qui a vu rend témoignage.” Le texte ne précise pas que le disciple que Jésus aimait est celui qui rend témoignage. Cependant dans le contexte du passage 19,23-42, celui qui témoigne en 19,35 est bel et bien le disciple que Jésus aimait, il ne peut pas être quelqu’un d’autre. En effet dans le passage 19,23-42 les personnages dans le récit sont les soldats, la mère de Jésus, les autres femmes et le disciple que Jésus aimait. Ce disciple est le témoin de ce qui est en train de se passer: la crucifixion, la mort de Jésus sur la croix et ce que les soldats ont fait. Par conséquent celui qui témoigne de ces faits, celui qui a vu (ho heôrakôs)” (au singulier) en 19,35a, ne peut être que le disciple que Jésus aimait. Les autres personnages sont au pluriel: les soldats, les femmes.

En 19,35c, le narrateur utilise le pronom personnel “ekeinos” (celui-là): “celui-là (ekeinos) sait qu’il dit vrai.” Le terme “ekeinos” est le pronom démonstratif au masculin singulier. En s’appuyant sur l’emploi du terme “ekeinos” dans l’Évangile de Jean, certains auteurs pensent que le terme “ekeinos” en 19,35c désigne Dieu ou Jésus. L’argument de ces auteurs est que le pronom “ekeinos” désigne souvent Jésus (apparu 3 fois en 1,18; 2,21; 3,28) ou Dieu (apparu 3 fois en 1,33; 6,29; 8,42). Nous ne pouvons pas souscrire à cette interprétation parce que sur le plan linguistique le pronom personnel remplace toujours un personnage qui a été évoqué dans le texte. Le pronom “ekeinos” (celui-là) en 19,35c désigne donc “celui qui a vu” (19,35a). Dans le contexte littéraire de la section 19,23-42, celui-ci est le disciple que Jésus aimait, ce disciple se tenait près de la croix de Jésus (19,26). Le témoignage en 19,35 est donc de ce disciple.

    5. Voir physiquement par les yeux et voir par la foi

Le narrateur relate en 19,35a: “Celui qui a vu rend témoignage.” Le verbe “voir” (horaô) dans l’Évangile de Jean décrit souvent l’action de “voir” qui atteint le sens véritable des événements (cf. 1,34; 19,35; 20,8.18.25.29...). En même temps le verbe “horaô” avec d’autres verbes qui ont aussi le sens de “voir” (“theaomai”, “theôreô” et “blepô”) impliquent un voir physique, un voir avec les yeux de la chair pour témoigner de ce que qu’on a vu. Cependant ce n’est pas indispensable de voir physiquement pour être témoin parce que Jésus a dit à Thomas en 20,29b: “Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.” Les croyants témoignent de Jésus par leur foi. Dans le cas du disciple que Jésus aimait, son témoignage en 19,35 a un statut particulier parce que son témoignage repose sur deux éléments: (1) Ce disciple a vu les faits, il est donc un témoin oculaire, (2) Il est le disciple de Jésus, il témoigne donc par sa foi.

Dans l’Évangile de Jean, le fait de voir par les yeux seul est insuffisant pour devenir un témoin. Selon la théologie johannique, la première condition pour devenir un témoin est être le disciple de Jésus. C’est-à-dire seulement ceux qui croient en Jésus peuvent témoigner de lui. En effet, dans la péricope 19,31-37, les soldats et le disciple que Jésus aimait voient les mêmes choses, mais les soldats ne peuvent pas témoigner de Jésus parce qu’ils ne sont pas ses disciples. Nous pouvons dire que le disciple que Jésus aimait “voit” aussi les réalités de la foi alors que les soldats ne les voient pas. Par exemple, ce disciple reconnaît que la mort de Jésus sur la croix devient une source de vie pour le croyant. Ce disciple voit ce qui est arrivé à Jésus lequel a ainsi accompli les paroles de l’Écriture etc. Par conséquent, le but du témoignage est une suggestion à croire en Jésus comme le narrateur le montre en 19,35c: “Celui-là (le disciple que Jésus aimait) sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez.

I. de la Potterie remarque: “Pour saint Jean le témoin n’est pas tant un témoin des faits, il est un témoin de sa foi.” (I. de LA POTTERIE, La vérité dans saint Jean, t. I: Le Christ et la vérité L’Esprit et la vérité, (Analecta Biblica 73), Rome, Biblical Institute Press, 1977, p. 82). Ce qu’on voit par les yeux de la chair doit être illuminé par la foi, c’est dans cette vision que ce disciple témoigne de Jésus. En tant que témoin oculaire, le témoignage de ce disciple est fondamental pour la foi de ceux qui n’ont pas vu Jésus physiquement (cf. 20,29). De plus le témoignage de ce disciple assure l’authenticité du contenu de l’Évangile comme le rédacteur du ch. 21 affirme dans la deuxième conclusion en 21,24: “C’est ce disciple (le disciple que Jésus aimait) qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage est véridique.

    6. Le contenu du témoignage

Le témoignage du disciple que Jésus aimait en 19,35 fait le lien entre ce que les soldats ont fait et les paroles de l’Écriture. La structure de la péricope 19,33-37 montre ce lien par des éléments en parallèle: A, B, C, A’, B’.


La structure de la péricope 19,33-37 montre que le témoignage du disciple que Jésus aimait (19,35) est placé au centre (C) et les autres éléments sont parallèles (A // A’; B // B’). Les deux actions des soldats: (A) 19,33: Ils ne brisent pas les jambes de Jésus et (B) 19,34: L’un des soldats perce le côté de Jésus sont en parallèle avec deux paroles de l’Écriture: (A’) Jn 19,36: Pas un os ne lui sera brisé” (cf. Ex 12,46b; Ps 34(33),21), et (B’) Jn 19,37: Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé” (cf. Za 12,10; Ap 1,7). Selon la théologie de l’Évangile de Jean, ce qui s’est passé (A, A’) est l’accomplissement de ce que l’Écriture a dit (B, B’). Dans le sens large, les événements dans la vie de Jésus viennent accomplir les annonces de l’Écriture. Jésus est donc celui qui réalise la promesse de Dieu dans l’Ancien Testament.

        a) Les jambes ne sont pas brisées (19,33 // 19,36)

Le texte (19,33 // 19,36) notant que les soldats n’ont pas brisé les jambes de Jésus (A. 19,33) voit la réalisation de la parole de l’Écriture: Pas un os ne lui sera brisé” (A’. 19,36). Cette parole renvoie à l’instruction de Yahvé à Moïse concernant le repas de Pâque en Ex 12,46: “On la (la Pâque) mange dans une seule maison et vous ne ferez sortir de cette maison aucun morceau de viande. Vous n’en briserez aucun os.” Jésus est donc identifié à l’agneau pascal selon la recommandation de Yahvé à Moïse et à Aaron (Ex 12,43).

La parole de l’Écriture en 19,36 est également suggérée dans Ps 34(33),20-21: “20 Malheur sur malheur pour le juste, mais de tous Yahvé le délivre; 21 Yahvé garde tous ses os, pas un ne sera brisé.” Ce psaume parle du juste qui est persécuté, mais Dieu le protège et le garde. Le lien entre Ps 34(33),20-21 et Jn 19,36 montre que Jésus est le juste et il est persécuté, mais Dieu le protège et le garde. La preuve est qu’aucun des os de Jésus est brisé (cf. Jn 19,33b // 19,36b).

        b) Le côté percé (19,34 // 19,37)

Le fait que le côté de Jésus est percé par une lance de l’un des soldats (B. 19,34) vient accomplir la parole de l’Écriture: “Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé(B’. 19,37). Cette parole renvoie à la prophétie de Zacharie en Za 12,9-10: “9 Il arrivera en ce jour-là que je (Yahvé) chercherai à détruire toutes les nations qui viendront contre Jérusalem. 10 Mais je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication, et ils regarderont vers moi au sujet de celui qu’ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique; ils le pleureront comme on pleure un premier-né.” Ces paroles appartiennent à l’Oracle de Yahvé sur Israël (Za 12–14) qui porte une dimension salvatrice au temps messianique. Le mystérieux personnage en Za 12,10b: “celui qu’ils ont transpercé” est identifié à Jésus, c’est lui qui a été transpercé sur son côté après sa mort sur la croix. Dans cette vision, Jésus est le Messie de Dieu. Il est envoyé dans le monde par Dieu pour sauver l’humanité. L’image du côté transpercé de Jésus (Jn 19,34) apparaît dans le livre de l’Apocalypse comme un signe de la victoire qui conduit à la repentance. L’auteur de l’Apocalypse écrit en Ap 1,7: “Voici, il (Jésus Christ) vient avec les nuées; chacun le verra, même ceux qui l’ont transpercé, et sur lui se lamenteront toutes les races de la terre. Oui, Amen!”

En résumé, Jn 19,37 fait allusion à Za 12,10 et Ap 1,7 rappelle Jn 19,37 et Za 12,10. Ces renvois à la fois donnent sens à la mort de Jésus et annoncent son triomphe. Le côté percé de Jésus est un signe pour que toutes les nations le reconnaissent et croient en lui. Jésus a parlé aux Juifs de cette reconnaissance en Jn 8,28a: “Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous saurez que Moi, Je Suis.” C’est-à-dire par la mort de Jésus sur la croix, les gens reconnaîtront son identité divine et il devient la source du salut pour l’humanité. Jésus annonce aussi cela à la foule en 12,32: “Et moi, une fois élevé de terre, je les attirerai tous à moi.” Dans cette perspective, la théologie de l’Évangile de Jean confirme que l’heure de la mort de Jésus est aussi l’heure où il est glorifié, et l’heure où il glorifie son Père. Jésus s’adresse à son Père avant d’entrer dans sa passion en 17,1: “Père, l’heure est venue: glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie.” C’est l’heure où Jésus manifeste sa divinité comme “Je Suis”. Voir l’article: “‘Je Suis’ (egô eimi) dans l’Évangile de Jean.”

        c) Le témoignage (19,35) et l’Écriture (19,36-37)

L’analyse ci-dessus montre que le disciple que Jésus aimait témoigne (C. 19,35) de deux choses: (A. 19,33) les jambes de Jésus ne sont pas brisées et (B. 19,34) l’eau et le sang coulent du côté transpercé de Jésus. En parallèle avec ces deux faits, ce disciple témoigne aussi de l’accomplissement des paroles de l’Écriture qui correspondent à ce qui s’est passé (A’. 19,36; B’. 19,37).

Le témoignage de ce disciple se fonde sur ce qu’il a vu de ses propres yeux. Les deux verbes utilisés dans l’expression “Celui qui a vu rend témoignage (ho heôrakôs memarturêken)” (19,35a) sont le verbe “horaô” (voir) conjugué au parfait du participe (ho heôrakôs) et le verbe “martureô” (témoigner) conjugué au parfait de l’indicatif (memarturêken). Ainsi le témoignage en 19,35a se fait dans le passé. Cependant, le verbe “horaô” (voir) dans la parole de l’Écriture en 19,37b est conjugué au futur de l’indicatif (opsontai): “Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé” (19,37b). Par conséquent le témoignage de ce disciple est placé dans le passé mais il est orienté vers l’avenir. De siècle en siècle, ce témoignage guide le lecteur à la foi en Jésus et à la contemplation du Transpercé comme le Sauveur. Quiconque accueille Jésus et croit en lui, alors le sang et l’eau qui coulent du côté transpercé de Jésus deviennent en lui une source d’eau pour la vie éternelle.

En bref, le témoignage du disciple que Jésus aimait en 19,35 contient quatre éléments:
(1) Ce témoignage se fonde sur ce qu’il a vu: “celui qui a vu rend témoignage” (19,35a).
(2) C’est un témoignage qui correspond à la vérité: “son témoignage est véritable” (19,35b).
(3) Le témoin prend conscience qu’il a dit la vérité: “celui-là sait qu’il dit vrai” (19,35c).
(4) Le but de ce témoignage est la foi: “pour que vous aussi vous croyiez” (19,35d).

    7. Le but du témoignage: “croire” (19,35d)

Le but du témoignage du disciple que Jésus aimait est la foi du lecteur comme le narrateur l’indique en 19,35c: “Celui-là (le disciple que Jésus aimait) sait qu’il dit vrai pour que vous aussi vous croyiez.” Il y a un détail intéressant à noter en 19,35c: le narrateur s’arrête brusquement de raconter l’histoire pour s’adresser directement au lecteur par le pronom personnel de la deuxième personne du pluriel: “vous” (humeis). Ce pronom “vous” désignant les lecteurs dans ce verset implique le pronom “je, nous” du narrateur. Le style du narrateur de s’adresser directement au lecteur est l’une des caractéristiques de l’Évangile de Jean (cf. 1,14; 3,11-12; 20,30-31; 21,24). Le rôle du témoignage du disciple que Jésus aimait en 19,35 est une invitation à la communauté johannique et au lecteur d’âge en âge à croire fermement en Jésus. Le thème du témoignage en 19,35 montre l’importance et l’autorité du disciple que Jésus aimait dans le quatrième l’Évangile ainsi que dans la communauté johannique.

R. A. Culpepper a commenté 19,35 comme suit: “Ce verset (19,35) signale l’importance du disciple bien-aimé. Il a été le témoin pour les croyants plus tard. Décrivant sa présence dans les moments clés du récit de la Passion était une manière d’affirmer à la fois son autorité comme un véritable témoin et, par conséquent, l’autorité et la crédibilité de l’Évangile. L’Évangile peut être cru, car il repose sur le témoignage du disciple qui était plus proche de Jésus, qui était présent à sa mort et vit le Seigneur ressuscité, et qui a porté un vrai témoignage.” (“This verse (19:35) signals the significance of the Beloved Disciple. He was the witness to later believers. Describing his presence at the key moments in the passion narrative was a way of affirming both his authority as a true witness and, by implication, the authority and credibility of the Gospel. The Gospel may be believed because it rests on the testimony of the disciple who was closest to Jesus, who was present at his death and saw the risen Lord, and who has borne a true witness.”) (R. A. CULPEPPER, John, the Son of Zebedee. The Life of a Legend, (1994), 2000, p. 66). Voir l’article: “Croire (pisteuô) dans l’Évangile de Jean.” Dans la deuxième conclusion de l’Évangile, le rédacteur a confirmé l’authenticité du témoignage du disciple que Jésus aimait  en 21,24.

III. Le disciple témoigne de ces faits et les a écrits (21,24a)

Dans le dernier chapitre de l’Évangile de Jean (ch. 21), le rédacteur s’appuie sur le témoignage du disciple que Jésus aimait pour conclure l’Évangile (21,24-25). En même temps, le rédacteur affirme l’autorité de ce disciple pour assurer l’orthodoxie du contenu de l’Évangile. Le rédacteur écrit en 21,24: “C’est ce disciple (le disciple que Jésus aimait) qui témoigne (ho marturôn) de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage (hê marturia) est véridique.” Cette partie compare le thème du témoignage en 19,35 et 21,24, puis présente le rôle du rédacteur dans la relation avec les écrits du disciple que Jésus aimait en 21,24b.

    1. La comparaison entre 19,35 et 21,24

Le verset 21,24 a des détails qui sont en parallèle avec le verset 19,35, en même temps chaque verset a sa particularité.


Le thème “témoignage” en 19,35 est parallèle avec 21,24 sur deux points: (1) C’est le disciple que Jésus aimait qui rend témoignage (19,35a // 21,24a). (2) Ce témoignage est véritable (19,35b.35c // 21,24c). Chaque verset a un détail propre: 19,35d indique le but du témoignage, tandis que 21,24b signale que ce disciple a mis par écrit son témoignage. Il y a donc quatre idées concernant le disciple que Jésus aimait:
(1) Il a vu et il témoigne (19,35a // 21,24a).
(2) Son témoignage est conforme à la vérité (19,35b.35c // 21,24c).
(3) Le but du témoignage est de croire en Jésus (19,35d).
(4) Ce témoignage a été écrit dans l’Évangile (12,24b).

En 21,24, ce que ce disciple témoigne est “toutôn” (ces choses). Dans un contexte réduit, “ces choses” (toutôn) renvoient aux événements de la mort et de la résurrection de Jésus. Dans un sens large, “ces choses” (toutôn) renvoient à l’ensemble de l’Évangile. C’est-à-dire “ces choses” désignent toutes les actions et les paroles de Jésus durant sa mission terrestre.

    2. Le témoignage a été écrit (21,24b)

Le disciple que Jésus aimait est celui “qui a écrit ces choses” (21,24b). Ainsi au moment où le rédacteur écrit la deuxième conclusion (21,24-25), il a déjà eu connaissance des écrits de ce disciple. Nous pouvons attribuer les textes fondamentaux du quatrième Évangile au disciple que Jésus aimait. Cependant nous ne savons pas exactement quels passages de l’Évangile d’aujourd’hui ont été écrits par ce disciple. Le rédacteur de l’Évangile (compositeur du ch. 21) a donné la forme finale à l’Évangile d’aujourd’hui. Il pourrait déplacer les textes, développer les thèmes, ajouter ou raccourcir certains passages dans l’Évangile. Le rédacteur pourrait unifier les textes en respectant l’ordre du document et construire une théologie originale à cet Évangile. Pour comprendre la dynamique dans le processus de la formation du quatrième Évangile, nous pouvons distinguer trois personnages qui correspondent aux trois étapes principales formant l’Évangile comme suit: (1) Le disciple que Jésus aimait avec ses écrits (21,24); (2) L’évangéliste qui écrit l’Évangile avec la première conclusion en 20,30-31; (3) Le rédacteur qui écrit ch. 21 revoit le texte et donne la forme finale à l’Évangile d’aujourd’hui.

Le rédacteur du ch. 21 utilise le pronom personnel de la première personne du pluriel: “nous” pour s’adresser directement au lecteur en 21,24c: “Nous savons que son témoignage (du disciple que Jésus aimait) est véridique.” Cette parole confirme l’authenticité du témoignage et la continuité de la transmission de ce témoignage du disciple que Jésus aimait au rédacteur qui publie l’Évangile. Le rédacteur utilise aussi le pronom personnel de la première personne du singulier: “je” pour présenter son opinion personnelle en 21,25: “Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait.” 

L’utilisation du pronom personnel “nous” (21,24c) montre que le rédacteur n’est pas une personne solitaire. Il fait partie d’un groupe, d’une tradition, d’une “école” que l’on appelle “École johannique” (Johannine School). Cette École est porteuse de la tradition de la théologie johannique et contribue à la formation finale du quatrième Évangile à travers plusieurs étapes. L’utilisation du pronom personnel “je” en 21,25 désigne le rédacteur qui est responsable de la rédaction finale de l’Évangile de Jean et il s’appuie sur l’autorité du disciple que Jésus aimait et l’autorité de l’École johannique pour publier le quatrième Évangile. Voir article: “Jn 21,20-25. Le destin, les écrits et le témoignage du disciple que Jésus aimait.

IV. Conclusion

Les analyses ci-dessus montrent que le thème “témoignage” du disciple que Jésus aimait n’apparaît que en deux versets de l‘Évangile de Jean: 19,35 et 21,24, mais ce thème joue un rôle important pour l’authenticité du livre de l’Évangile, pour la communauté johannique ainsi que pour le lecteur de tout temps. Le témoignage de ce disciple peut se résumer en trois points suivants:

(1) Le témoignage du disciple que Jésus aimait est authentique, véritable, crédible et fiable, parce que ce disciple a vu les événements avec les yeux de la chair et les a vécus à travers les yeux de la foi. L’objet principal du témoignage de ce disciple est Jésus lui-même, il témoigne de Jésus à travers les événements de sa mission, sa passion et sa résurrection ainsi qu’à travers l’accomplissement de l’Écriture dans la vie de Jésus.

(2) Le but de ce témoignage est d’amener les lecteurs à vivre leur foi et accueillir les enseignements de Jésus. Si le témoignage ne conduit pas le lecteur à reconnaître qui est Jésus et à croire en lui, ce témoignage n’atteint pas encore son objectif lequel est une invitation à croire.

(3) Le témoignage a été rapporté dans l’Évangile et ce témoignage se place dans une tradition, laquelle commence par les écrits du disciple que Jésus aimait, puis continue avec  l’évangéliste et enfin le rédacteur publie l’Évangile. À travers cet l’Évangile les lecteurs de tout temps sont invités à accueillir ce véritable témoignage et à témoigner de Jésus sur son identité, son origine et sa mission présentées dans l’Évangile de Jean./.

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