18 janvier 2014

Le thème de l’esprit dans la première épître de Jean (pneuma, khrisma, paraklêtos)



Article en vietnamien:

Email: josleminhthong@gmail.com
Le 18 Janvier 2014.

Contenu

I. Introduction
          a) Contexte de 1Jn
          b) Structure de 1Jn
          c) Terminologie du thème de l’esprit
II. L’esprit
     1) Éprouver les esprits (4,1-6)   
          a) Texte et structure de 4,1-6
          b) Variante: “ne pas confesser” ou “diviser” (4,3a)
          c) Discernement des esprits (4,1.6)
     2) Le don de l’Esprit (3,24; 4,13)
     3) Le témoignage de l’Esprit (5,6-9)
          a) L’Esprit rend témoignage (5,6c)
          b) L’Esprit est la Vérité (5,6d)
          c) Trois témoignages: l’Esprit, l’eau, le sang (5,7-8)
III. L’onction (2,20.27a.27b)
IV. Le paraclet (2,1)
V. Conclusion


I. Introduction

Avant d’aborder les termes liés au thème de “l’esprit” (pneuma, khrisma, paraklêtos), nous regardons le contexte et la structure de la première épître de Jean (1Jn).

          a) Contexte de 1Jn

La première épître décrit une situation de crise interne à la communauté. L’épître appelle à la communion entre “vous” et “nous”. L’auteur écrit en 1,3: “Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous.” Dans le contenu de l’épître, l’auteur dénonce les sécessionnistes, les opposants: “Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres” (2,19a). Les adversaires sont durement désignés comme “antichrists” (2,18.22); “les enfants du diable” (3,10); “faux prophètes” (4,1), etc… L’un des conflits concerne l’interprétation christologique, l’auteur dit: “Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu; c’est là l’esprit de l’Antichrist” (4,3). Il s’agit de “diviser” Jésus (son humanité) et le Christ (sa divinité). C’est pour cela que les antichrists ne confessent pas “Jésus Christ venu dans la chair” (4,2).

          b) Structure de 1Jn

La première épître commence par un prologue (1,1-4), qui  explique le pourquoi de l’épître: “Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète” (1,4). Le contenu de l’épître commence par “voici le message que nous avons entendu de lui” (1,5a) et se termine par cette phrase: “Je vous ai écrit ces choses, à vous qui croyez au nom du Fils de Dieu, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle” (5,13). La dernière partie (5,14-21) est l’épilogue de l’épître: elle traite de la prière, de l’exaucement, du péché mortel et de la certitude de la foi.

          c) Terminologie du thème de l’esprit

Il y a trois termes liés au thème de l’“esprit”: “pneuma” (esprit), “khrisma” (onction) et “paraklêtos” (paraclet) dans la première épître de Jean.
(1) Douze occurrences de “pneuma” (esprit) se trouvent en 3,24; 4,1a.1b.2a.2b.3.6a.6b.13; 5,6a.6b.8. Un renvoi explicite à l’esprit (pneuma) par le pronom “touto” est en 4,3b. Ces occurrences se trouvent dans deux passages: 3,24–4,13 et 5,6-8. Le terme “pneuma” (esprit) ne figure pas dans la deuxième et la troisième épîtres.
(2) Le terme “onction” (khrisma) figure en 2,20.27a.27b (3 fois). Elle joue le rôle du Paraclet–Esprit de vérité dans l’Évangile de Jean.
(3) Le terme “paraclet” (paraklêtos) apparaît 1 fois en 2,1 pour désigner Jésus, il renvoie au Paraclet–Jésus et au Paraclet–Esprit dans l’Évangile de Jean.

II. L’esprit

Dans cette partie principale, nous abordons le mot “pneuma” en trois points: (1) Éprouver les esprits (4,1-6); (2) Le don de l’Esprit (3,24; 4,13); (3) Le témoignage de l’Esprit (5,6-9).

     1) Éprouver les esprits (4,1-6)    

Dans 1Jn, il est difficile de différencier l’Esprit de Dieu (en majuscule) et l’esprit de l’homme (en minuscule), nous choisissons selon le contexte. Cette partie se présente ainsi: (a) Texte et structure de 4,1-6; (b) Variante: “ne pas confesser” ou “diviser” (4,3a); c) Discernement des esprits (4,1.6).

          a) Texte et structure de 4,1-6

L’auteur de 1Jn écrit en 4,1-6: “1 Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde. 2 À ceci reconnaissez l’esprit de Dieu: tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu; 3 et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu; c’est là l’esprit de l’Antichrist. Vous avez entendu dire qu’il allait venir; eh bien! maintenant, il est déjà dans le monde. 4 Vous, petits enfants, vous êtes de Dieu et vous les avez vaincus. Car Celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde. 5 Eux, ils sont du monde; c’est pourquoi ils parlent d’après le monde et le monde les écoute. 6 Nous, nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous écoute, qui n’est pas de Dieu ne nous écoute pas. C’est à quoi nous reconnaissons l’esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur.”

Le passage 4,1-6 forme une unité littéraire qui commence par “Bien-aimés” (4,1a) et qui se termine par un renvoi à ce qui a été dit: “C’est à quoi…” (4,6d). Le verset 7 commence par un nouveau thème: l’amour mutuel. Le terme “esprit” apparaît pour la première fois dans l’épître en 3,24: “Et celui qui garde ses commandements demeure en Dieu et Dieu en lui; à ceci nous savons qu’il demeure en nous: à l’Esprit qu’il nous a donné.” Ce dernier verset du ch. 3 (3,24) conclut ce qui a été dit avant et annonce le passage 4,1-6.

Le mot “esprit” dans l’expression “éprouver les esprits” (4,1b) est au pluriel, il s’agit de ne pas croire à tout esprit mais d’éprouver les esprits. Cette opération est nécessaire puisque de nombreux faux prophètes (pseudo-prophètes) sont là (4,1c). Il serait possible que ces derniers prétendent aussi avoir l’esprit divin. De ce fait, ils peuvent égarer les croyants. Pour mieux comprendre le problème des esprits, nous regardons la structure de l’unité 4,2-3.


L’unité 4,2-3 a pour but de définir “l’esprit de Dieu” (A. 4,2a) et “l’esprit de l’Antichrist” (A’. 4,3c), ils sont en parallèle (A // A’). Dans les éléments parallèles: “Tout esprit qui confesse…” (B. 4,2b) et “tout esprit qui divise” (B’. 4,3a), le terme “esprit” désigne l’esprit de l’homme. Ce sont les esprits de deux groupes de personnes. Par la suite la précision permet une meilleure compréhension: “Eux, ils sont du monde” (4,5a) d’une part et “Nous, nous sommes de Dieu” (4,6a) d’autre part.

          b) Variante: “ne pas confesser” ou “diviser” (4,3a)

En 1Jn 4,1-6, l’homme est inspiré par l’esprit de Dieu ou par l’esprit de l’Antichrist. Le critère de discernement des esprits est lié à une question christologique: “Confesser Jésus Christ venu dans la chair” (4,2b) ou “diviser Jésus” (4,3a). Il y a des variantes en 4,3a, elles portent sur le verbe, soit “mê homologei” (ne confesse pas), soit “luei” (divise). La variante “diviser” (luô) apparaît seulement dans la Vulgate et dans certains textes des Pères de l’Église (cf. L’apparat critique de Novum Testamentum Graece, (27e éd. rév.), Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 1996).

Apparemment, la variante “mê homologei” (ne confesse pas) forme un parallèle entre “confesser” (4,2b) et “ne pas confesser” (4,3a). Cependant, en 4,3, l’expression “Christ venu dans la chair” est absente. Donc le parallèle du verbe “confesser” entre 4,2b et 4,3a est peu probable. Par contre, la variante “luei” (diviser) paraît plus intéressante. Il s’agit de diviser “Jésus” et le “Christ”, de séparer son humanité et sa divinité. Il ne s’agit pas de “confesser” ou de “ne pas confesser”, mais de confesser différemment. La Bible de Jérusalem opte la variante “mê homologei” (ne confesse pas). Quant à la variante “luei” (diviser), elle est le choix de la Traduction Œcuménique de la Bible et la traduction des commentaires des auteurs: R. E. Brown (The Epistles of John, (AB 30), New York (NY), Doubleday, 1982, p. 485-511); et J. Painter (1, 2, and 3 John, (SPS 18), Collegeville (MN), The Liturgical Press, 2002, p. 253-264). Nous optons la variante “luei” (diviser). Même si elle est moins attestée dans des manuscrits, elle semble plus ancienne et plus cohérente dans le contexte.

          c) Discernement des esprits (4,1.6)

Le discernement des esprits est annoncé au début  (4,1a) et à la conclusion (4,6b) de la péricope 4,1-6. L’auteur  appelle en 4,1: “Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde.” Après avoir argumenté en 4,2-6a, l’auteur conclut: “C’est à quoi nous reconnaissons l’esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur” (4,6b).

L’opposition entre deux esprits est connue dans les textes de Qumrân et dans les écrits inter-testamentaires, mais elle est différente de celle de 1Jn. En effet, la confrontation de deux esprits opposés dans les écrits de Qumrân et d’inter-testamentaires est d’ordre éthique. Tandis que dans l’épître de Jean, elle est d’ordre théologique et christologique. Dans la première épître, il semble que des faux prophètes et antichrists prétendent aussi avoir l’esprit de Dieu, au moins dans le passé, puisque l’auteur parle d’eux: “Ils sont sortis de chez nous” (2,19a). À cause de la position christologique fausse, les antichrists sont dans l’erreur. L’esprit dont ils se réclament est l’esprit de l’erreur (4,6e). De ce fait, il y a des conséquences éthiques dans la pratique du commandement de l’amour (cf. 2,9) et la conception du péché (cf. 1,8).

Le discernement des esprits est le travail de l’homme. Le fait de confesser que “Jésus Christ venu dans la chair” (4,2b) permet d’avoir l’esprit de Dieu, l’esprit de la vérité. À partir de cela, l’homme peut recevoir le don de l’Esprit.

     2) Le don de l’Esprit (3,24; 4,13)

Le don de l’Esprit est abordé en 3,24 et 4,12-13. Ces deux passages sont en parallèle:


Le parallèle entre 3,24a.b et 4,12b.c est indiqué par deux éléments: (1) “Ses commandements” (3,24a) est parallèle avec “aimer les uns les autres” (4,12b). (2) “Demeure en Dieu et Dieu en lui” (3,24b) est parallèle avec “Dieu demeure en nous” (4,12c). Le tableau montre que 3,24c.d.e est nettement parallèle avec 4,13a.b.c. Les deux mots de “l’Esprit” est  parallèle: “À l’Esprit qu’il [Dieu] nous a donné” (3,24e) et “Il [Dieu] nous a donné de son Esprit” (4,13c).

L’aspect du don de l’Esprit figure dans le verbe “didômi” (donner). En 3,24e, l’aoriste de ce verbe (edôken) renvoie à un acte ponctuel. Tandis qu’en 4,13c, le verbe “didômi” est au parfait: “dedôken”, il souligne la permanence du don. L’usage du verbe “demeurer” (menô) en 4,12.13 renforce cette idée. Ce don de l’Esprit (3,24e // 4,13c), qui encadre la péricope 4,1-6 (le discernement des esprits) montre que la vie intérieure (la foi, l’amour pour Dieu, connaître Dieu) est inséparable de la manifestation extérieure (confesser que Jésus Christ est venu dans la chair, s’aimer les uns les autres). Ce don de l’Esprit permet d’unir les ensemble les éléments intérieurs et extérieurs de la vie du croyant.

     3) Le témoignage de l’Esprit (5,6-9)

L’unité littéraire 5,6-9 parle de la venue de Jésus Christ par l’eau et par le sang (5,6a); le témoignage de l’Esprit (5,6b) et celui de Dieu (5,8-9). L’auteur de l’épître écrit en 5,6-9: “6 C’est lui qui est venu par eau et par sang: Jésus Christ, non avec l’eau seulement mais avec l’eau et avec le sang. Et c’est l’Esprit qui rend témoignage, parce que l’Esprit est la Vérité. 7 Il y en a ainsi trois à témoigner: 8 l’Esprit, l’eau, le sang, et ces trois tendent au même but. 9 Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand. Car c’est le témoignage de Dieu, le témoignage que Dieu a rendu à son Fils.”

L’unité 5,6-9 est encadrée par 5,5 et 5,10a qui parlent de celui qui croit en Jésus, le Fils de Dieu. L’auteur écrit en 5,5: “Quel est le vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu?” En 5,10a, l’auteur continue: “Celui qui croit au Fils de Dieu a ce témoignage [le témoignage de Dieu] en lui.” Ainsi, à travers les thèmes de  “l’eau”, “le sang” (5,6a.8), le témoignage de l’Esprit (5,6c) et celui de Dieu (5,9b), l’auteur articule “Jésus Christ” (5,6b) et “Fils de Dieu” (5,5b.10a).

Par la suite, nous traitons (a) L’Esprit est le témoin (5,6c); (b) L’expression “l’Esprit est la Vérité” (5,6d); (c) Le triple témoignage: l’Esprit, l’eau et le sang (5,7-8).

           a) L’Esprit est le témoin (5,6c)

L’Esprit en 1Jn 5,6c peut rendre témoignage puisque, selon l’Évangile de Jean, l’Esprit est présent au début et à la fin de la mission de Jésus. L’Esprit, qui demeure sur Jésus au début de l’Évangile (Jn 1,33), est donné au disciple à la fin de sa vie terrestre. Jésus ressuscité souffle sur ses disciples et leur dit: “Recevez l’Esprit Saint” (Jn 20,22). L’Esprit continue à rendre témoignage dans la communauté de l’auteur de l’épître face aux faux prophètes (1Jn 4,1). C’est ainsi que l’auteur fait appel au témoignage de l’Esprit sur ce point christologique crucial: “C’est lui qui est venu par eau et par sang: Jésus Christ” (1Jn 5,6).

          b) L’Esprit est la Vérité (5,6d)

Le témoignage de l’Esprit est suivi par une explication: “Parce que l’Esprit est la Vérité” (5,6d). L’association Esprit et vérité dans l’appellation: “l’Esprit de vérité” se trouve dans l’Évangile de Jean. Le Paraclet est identifié à “l’Esprit de vérité” (Jn 14,17; 15,26; 16,13) et “l’Esprit Saint” (Jn 14,26).

En 1Jn 5,6d, l’Esprit associé à la vérité par le verbe “eimi” (être) peut être considéré comme une définition. Cependant, en ce qui concerne les réalités divines, cette définition se comprend dans un sens fonctionnel. Par exemple: Dieu est lumière (1,5), Dieu est amour (4,8.16). Donc le verbe “être” dans l’expression: “l’Esprit est la Vérité” (5,6d) exprime la manifestation de l’Esprit dans son action.

Dans le contexte immédiat, “l’Esprit est la Vérité” (5,6d) est une affirmation de la vérité du témoignage de l’Esprit. Pour le croyant, c’est l’Esprit qui nous communique la vérité sur Jésus Christ qui “est venu par l’eau et par le sang” (5,6a). Dans un contexte large, cette expression veut dire que l’Esprit est la vérité que Dieu révèle aux hommes. Cet Esprit–Vérité est avant tout un don de Dieu, comme il est dit en 4,13c: “Il [Dieu] nous a donné de son Esprit.”

“L’Esprit est la Vérité” (1Jn 5,6d) fait aussi allusion à l’affirmation de Jésus en Jn 14,6: “Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie.” En Jn 15,26, Jésus dit:  le Paraclet–l’Esprit de Vérité “vient du Père, il me rendra témoignage.” Jésus vient auprès de Dieu et il est la Vérité (Jn 14,6). De même en 1Jn 5,6, l’Esprit est identifié à la Vérité, l’Esprit est la Vérité qui rend témoignage à Jésus Christ qui est “venu par eau et par sang” (1Jn 5,6a).

          c) Trois témoignages: l’Esprit, l’eau, le sang (5,7-8)

Après avoir parlé du témoignage de l’Esprit (1Jn 5,6), l’auteur écrit en 5,7-8: “7 Il y en a ainsi trois à témoigner: 8 l’Esprit, l’eau, le sang, et ces trois tendent au même but.” Les éléments “l’eau et le sang” apparaissent en 5,6a.b. Jésus Christ est “venu par eau et par sang” (5,6a). L’eau rappelle le baptême de Jésus et sa mission; le sang renvoie à sa mort sur la croix.

L’expression “l’eau et le sang” ici peut faire penser à ce qu’a fait le soldat au pied de la croix de Jésus en Jn 19,34: “L’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau.” Cependant, en 1Jn 5,6, il s’agit de la venue de Jésus Christ “par eau et par sang” (1Jn 5,6) et non pas “du sang et de l’eau” versés (Jn 19,34). En plus, le terme “l’eau” est placé avant “le sang” en 1Jn 5,6 et non l’inverse (Jn 19,34).

Par sa répétition et son insistance sur: “Non avec l’eau seulement, mais avec l’eau et le sang” (5,6b), il est probable que l’auteur dénonce ceux qui nient la mort salvatrice de Jésus. Le triple témoignage en 1Jn 5,7-8 semble viser des événements précis: Le témoignage de l’Esprit (1Jn 5,6) rejoint le témoignage de Jean le Baptiste en Jn 1,32 (l’eau symbolise la mission de Jésus) et celui du disciple que Jésus aimait au pied de la croix en Jn 19,35 (le sang symbolise la mort de Jésus). En effet, en Jn 1,32: “Jean rendit témoignage en disant: ‘J’ai vu l’Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel, et demeurer sur lui [Jésus].’” En Jn 19,35, le narrateur raconte: “Celui qui a vu [le disciple que Jésus aimait] rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez.” Pour l’auteur de la première épître, ces deux événements (le Baptême de Jésus et sa mort) et ces deux témoins (Jean le Baptiste et le disciple que Jésus aimait) sont au cœur même de la polémique, c’est pourquoi il écrit: “Non avec l’eau seulement mais avec l’eau et avec le sang” (5,6b).

Dans l’expression: “l’Esprit qui rend témoignage” (5,6c), le verbe “martureô” (témoigner) est au participe présent “marturoun”, le témoignage de l’Esprit rend actuel les événements du passé. Le témoignage de l’Esprit est lié à la foi (cf. 5,5.10), il permet de garantir la foi orthodoxe et de communiquer la vérité aux croyants. Quant au même but du triple témoignage “l’Esprit, l’eau, le sang”, il vise à dévoiler l’identité de Jésus Christ “qui est venu par eau et par sang” (5,6a).

III. L’onction (2,20.27a.27b) 

Le rôle de “khrisma” (onction) dans 1Jn ressemble à celui du Paraclet–l’Esprit de vérité dans l’Évangile de Jean. C’est pour cela que nous étudions ce terme avec le thème de l’esprit. Dans le Nouveau Testament, les trois seules références du terme “khrisma” se trouvent en 1 Jn 2,20.27a.27b. Ces occurrences appartiennent au passage de 2,18-27, dans lesquelles, l’auteur met en garde sa communauté de la position égarée des antichrists.

Dans le contexte polémique entre les “antichrists et “nous”, le terme “khrisma” (onction) apparaît la première fois dans l’unité 2,19-22. L’auteur écrit: “19 Ils [antichrists] sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres. 20 Quant à vous, vous avez reçu l’onction venant du Saint, et tous vous possédez la science. 21 Je vous ai écrit, non que vous ignoriez la vérité, mais parce que vous la connaissez et qu’aucun mensonge ne provient de la vérité. 22 Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus soit le Christ? Le voilà l’Antichrist! Il nie le Père et le Fils.” 

Les membres de la communauté ont “reçu l’onction venant du Saint” (1Jn 2,20a). Le titre “le Saint” ici désigne Dieu et aussi Jésus. Dans l’Évangile de Jean, Simon Pierre appelle Jésus: “le Saint de Dieu” (Jn 6,69). L’onction que le croyant a reçue de Jésus (1Jn 2,20a) renvoie à l’Esprit dans l’Évangile. En effet, Jésus, le Saint de Dieu (Jn 6,69), a reçu l’Esprit au début de sa mission (Jn 1,33), et à fin de sa mission terrestre, Jésus Le donne à ses disciples. Le narrateur raconte en Jn 20,22: “Ayant dit cela, il [Jésus] souffla sur eux et leur dit: ‘Recevez l’Esprit Saint.’”

Les deux autres occurrences du terme “khrisma” (onction) se trouvent en 1Jn 2,27a.27b. L’auteur écrit en 2,25-27: “25 Or telle est la promesse que lui-même vous a faite: la vie éternelle. 26 Voilà ce que j’ai tenu à vous écrire au sujet de ceux qui cherchent à vous égarer. 27 Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne. Mais puisque son onction vous instruit de tout, qu’elle est véridique, non mensongère, comme elle vous a instruits, demeurez en lui.”

En 2,27, l’onction joue plusieurs rôles: Elle demeure ches les croyants: “L’onction demeure en vous” (2,27a); elle enseigne: “Son onction vous instruit de tout” (2,27b); elle attache à la vérité: “Elle est véridique, non mensongère” (2,27c). L’onction est donc le sujet des verbes “demeurer” (menô) et “instruire” (didaskô). Tous ces rôles ci-dessus de l’onction sont attribués au Paraclet–l’Esprit de vérité Dans l’Évangile de Jean (Jn 14–16). En effet, Jésus révèle aux disciples le rôle du Paraclet–l’Esprit ainsi: “Qu’il soit avec vous à jamais” (Jn 14,16); “il demeure auprès de vous” (Jn 14,17); il “vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit” (Jn 14,26). Si l’onction est “véridique” (1Jn 2,27c), le Paraclet dans l’Évangile est “l’Esprit de vérité” (Jn 15,26). De cette façon, l’onction dans la première épître de Jean joue le même rôle que le Paraclet–l’Esprit de vérité dans l’Évangile de Jean.

Une question se pose: Pourquoi l’auteur de l’épître utilise-t-il le terme “khrisma”? Le mot grec “khrisma” (onction) “désigne à la fois l’action d’oindre ou l’huile d’onction. Comme tel, le champ sémantique de l’onction pourrait renvoyer à un acte liturgique dans le cadre d’un rite baptismal d’entrée dans la communauté (Nauck, Tradition, 94-98)” (MORGEN, Michèle, Les épîtres de Jean, (CB.NT 19), Paris, Le Cerf, 2005, p. 104). Cependant, l’onction dans la première épître ne désigne pas le baptême, mais est reliée au rôle de “demeurer” chez le croyant et les “enseigner de tout” (1Jn 2,27).

Dans l’Évangile de Jean, le rôle de Jésus est aussi de demeurer en ses disciples et les enseigner. En effet, en prenant l’image du sarment de la vigne, Jésus dit aux disciples: “Je suis la vigne; vous, les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit; car hors de moi vous ne pouvez rien faire” (Jn 15,5). Le discours sur le pain de vie (Jn 6,25-58) est un enseignement de Jésus: “Tel fut l’enseignement qu’il [Jésus] donna dans une synagogue à Capharnaüm” (Jn 6,59). Selon Max-Alain Chevallier, le terme “khrisma” (onction) évoque le débat christologique parce que “khrisma” (onction) et “Khristos” (Christ) ont la même racine “khris-.” (Cf. M.-A. CHEVALLIER, Souffle de Dieu, le Saint-Esprit dans le Nouveau Testament, p. 528).

De plus, dans le contexte de la première épître, les opposants prétendaient posséder aussi “l’esprit” (pneuma) de la vérité. En soi, le terme “esprit” (pneuma) est ambigu. C’est pour cela qu’il faut éprouver les esprits (1Jn 4,1) pour discerner “l’esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur” (1Jn 4,6). L’auteur de l’épître utilise le terme “khrisma” (onction) pour éviter cette ambiguïté. Implicitement, l’onction (khrisma) renvoie à l’activité du Paraclet, l’Esprit de vérité, l’Esprit Saint dans l’Évangile de Jean.

IV. Le paraclet (2,1)

Dans 1Jn, l’usage unique du terme “paraklêtos” (paraclet) en 1Jn 2,1 est attribué à Jésus. Tandis que dans l’Évangile de Jean, le Paraclet désigne explicitement l’Esprit de vérité (Jn 15,26), l’Esprit Saint (Jn 14,26) et de manière implicite, le Paraclet désigne Jésus. Donc en parlant du thème de l’esprit dans la première épître, nous nous intéressons au terme “paraclet” en 1Jn 2,1.

Le terme “paraklêtos” (paraclet) en 1Jn 2,1 décrit la fonction de Jésus Christ exalté auprès du Père. L’auteur écrit en 2,1-2: “1 Petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas. Mais si quelqu’un vient à pécher, nous avons comme avocat (paraklêton) auprès du Père Jésus Christ, le Juste. 2 C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier.” La Bible de Jérusalem (BJ) rend le terme “paraklêton” (l’accusative du nom masculin “paraklêtos”) par “avocat”; la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) pour “défenseur”. Quant à Michèle Morgen, elle garde le mot grec “paraklêton”: “Si quelqu’un vient à pécher, nous avons un paraclet auprès du Père, Jésus Christ (le) Juste” (1Jn 2,1b). (MORGEN, Michèle, Les épîtres de Jean, (CB.NT 19), Paris, Le Cerf, 2005, p. 60). Nous préférons translittérer “paraklêtos” par “paraclet” en français. Dans la langue grecque, “paraklêtos” veut dire “avocat”, “défenseur” dans un procès, mais le sens spécifique de ce terme dans le corpus johannique a fait qu’il est intraduisible.

Souvent on rapproche ce que Jésus dit en Jn 14,15-16 avec le rôle du “Paraclet–Jésus Christ” en 1Jn 2,1. Jésus dit aux disciples en Jn 14,15-16: “15 Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements; 16 et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais.” “Un autre Paraclet” ici est bien le Paraclet–l’Esprit de vérité en Jn 14,17; 15,26. Donc l’appellation “un autre Paraclet” (Jn 14,16) laisse entendre que Jésus est aussi un Paraclet. Dans le contexte de l’Évangile de Jean, le Paraclet–Jésus est en parallèle avec le Paraclet–Esprit, puisque la ressemblance entre la mission terrestre du Paraclet–Jésus et celle du Paraclet–Esprit est évidente. (Voir partie: “Le Paraclet et Jésus” dans la thèse: Aimer et haïr dans l’Évangile de Jean, p. 437-450).

Le rôle du Paraclet–Jésus Christ en 1Jn 2,1 se situe dans un contexte différent par rapport à l’Évangile de Jean. D’abord, la désignation Jésus comme Paraclet est implicite dans l’Évangile de Jean, mais elle est explicite en 1Jn 2,1. Ensuite, le Paraclet–Jésus dans l’Évangile de Jean renvoie à la mission terrestre de Jésus. Tandis qu’en 1Jn 2,1, Jésus exerce sa fonction de Paraclet auprès du Père, après sa mission terrestre. Enfin, la fonction de Paraclet–Jésus dans l’Évangile de Jean consiste à “demeurer avec les disciples”, à “les enseigner” et à “témoigner” comme le Paraclet–Esprit. Tandis que la fonction de Paraclet–Jésus Christ en 1Jn 2,1 concerne le pardon du péché des croyants, le péché des membres de la communauté. Ce propos n’existe pas dans l’Évangile de Jean.

En raison de la différence de contexte et de sujet entre Jn 14,16 et 1Jn 2,1, le parallélisme entre “Paraclet–Jésus” (Jn 14,16) et “Paraclet–Jésus Christ” (1Jn 2,1) est donc éloigné. Il vaut mieux comprendre le rôle de Paraclet–Jésus dans le contexte de la première épître. Ce rôle est de pardonner le péché de quelqu’un qui vient à pécher (1Jn 2,1b). Le rôle de “propitiation pour nos péchés” (1Jn 2,2) de Jésus est mis en relief, puisque l’auteur de l’épître écrit en 2,2: “C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier.” Cette idée est employée pour définir l’amour de Dieu en 1Jn 4,10: “En ceci consiste l’amour: ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés.”

Ainsi, Paraclet–Jésus Christ (1Jn 2,1) pardonne nos péchés et nous rend dignes d’entrer en relation avec Dieu et de communier avec Lui. Grâce au “Paraclet–Jésus Christ”, le lecteur peut “demeurer dans le Fils et dans le Père” (1Jn 2,24). Cette communion est opposée à la position de l’Antichrist qui “nie le Père et le Fils” (1Jn 2,22).

V. Conclusion

Nous avons fait un parcours du thème “esprit” dans la première épître de Jean en traitant trois termes: “esprit” (pneuma), “khrisma” (onction) et “paraklêtos” (paraclet). Pour conclure, nous retenons les quatre points suivants:

(1) Dans une situation de crise christologique, le discernement des esprits est nécessaire. L’auteur invite sa communauté à reconnaître “l’esprit de la vérité” (confesser Jésus Christ venu dans la chair) et à écarter “l’esprit de l’erreur” (diviser Jésus) de l’Antichrist (1Jn 4,1-6).

(2) L’esprit est une réalité invisible, il agit à l’intérieur de l’homme. Seules les manifestations extérieures (la confession de foi, garder le commandement de l’amour mutuel, etc.) permettent de recevoir le don de l’Esprit (1Jn 4,13) et le témoignage de l’Esprit: Jésus Christ est le Fils de Dieu qui est venu par l’eau et par le sang (1Jn 5,5-6).

(3) Le terme “khrisma” (onction) en 1Jn 2,20.27 joue le rôle du Paraclet–Esprit dans l’Évangile de Jean (Jn 14–16). La communauté reçoit l’onction (khrisma) de Jésus. L’onction demeure chez les croyants et elle leur enseigne tout. Le fait d’attribuer à l’onction les activités du Paraclet–Esprit semble nécessaire pour éviter l’ambiguïté du terme “esprit” (pneuma) dans la première épître de Jean.

(4) Dans l’Évangile de Jean, le “paraklêtos” (paraclet) désigne l’Esprit de vérité (explicite) et Jésus (implicite). Tandis que dans la première épître, ce terme n’est pas attribué à l’Esprit. Avec une seule occurrence en 1Jn 2,1, le “paraklêtos” (paraclet) décrit le rôle de Jésus auprès du Père en vue de pardonner les péchés des croyants. Le rôle du Paraclet–Jésus Christ en 1Jn 2,1 se situe dans un contexte différent par rapport à celui du Paraclet–Jésus de l’Évangile de Jean.

En résumé, l’usage des termes “esprit”, “onction” et “paraclet” dans la première épître de Jean est une contribution précieuse de la théologie johannique. L’enseignement de l’auteur sur ces sujets aide le lecteur à éprouver les esprits (4,1-6); à recevoir le don de l’Esprit (3,24 ; 4,13); à suivre le témoignage de l’Esprit (5,5-7); à bénéficier des activités de l’onction (2,20.27); et à reconnaître le rôle du Paraclet–Jésus Christ (2,1). Ainsi, le lecteur peut proclamer sa foi authentique en Jésus Christ qui est venu par l’eau et par le sang; communier avec le Père et le Fils; communier avec l’auteur et avec les autres; accueillir l’amour de Dieu et vivre le commandement de l’amour mutuel./.




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