16 février 2018

Jn 12,25 : Aimer sa vie la perd, haïr sa vie la conservera en vie éternelle



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Le 16 février 2018


Contenu

I. Introduction
II. Jn 12,25 et les Évangiles synoptiques
     1. Le contexte et la structure de Jn 12,25
     2. Les parallèles de Jn 12,25 avec les Synoptiques
     3. L’originalité de Jn 12,25
     4. Les deux formes de vie : « psuchè » et « zôè »
III. « Qui aime sa vie la perd » (12,25a)
     1. Le verbe « apollumi » (perdre)
     2. Aimer sa vie – aimer la gloire des hommes (12,43)
     3. Aimer sa vie – aimer les ténèbres (3,19)
          et aimer son propre bien (15,19)
IV. « Qui hait sa vie… la conservera » (12,25b)
     1. Haïr dans la Bible et la Règle de la Communauté (1QS)
     2. Haïr sa vie et la haine du monde (15,18-25)
     3. Haïr sa vie et aimer jusqu’à déposer sa vie (15,13)
V. Conclusion
     Bibliographie

  

I. Introduction

Cette présentation constitue la version remaniée et augmentée de l’article : « “Aimer sa vie et haïr sa vie(Jn 12,25) dans le quatrième évangile »Revue Biblique, vol. 115 (2008) 219-244. Notre étude de 12,25 se situe dans le contexte d’un grand procès entre la lumière et les ténèbres, cf. les articles : « Le monde (kosmos) dans l’Évangile de Jean » ; « Jn 15,18–16,4a : La haine du monde hostile » ; « “Aimer (agapaô) les ténèbres” (Jn 3,19c) et “aimer (phileô) son propre bien” (Jn 15,19a). » Ces articles étudient les autres textes où les verbes « aimer – haïr » vont ensemble. En 12,25, Jésus révèle : « Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle ». Quel est le sens des verbes « aimer – haïr » (12,25) ? Existe-il un rapport, d’une part, entre « haïr sa vie » et haïr le Père, Jésus et ses disciples (15,18-25) et, d’autre part, entre « aimer sa vie » et « aimer les ténèbres » (3,19c), « aimer son propre bien » (15,19a) ? Pour répondre à ces questions, nous étudions d’abord « Jn 12,25 et les Évangiles synoptiques », ensuite « qui aime sa vie la perd (12,25a) » et enfin, « qui hait sa vie… la conservera (12,25b) ». Ce verset est traité en lien avec l’amour et la haine des adversaires de Jésus par rapport à son propre amour : « aimer jusqu’à déposer sa vie » (15,13).

II. Jn 12,25 et les Évangiles synoptiques

Cette partie est présentée en quatre points : (1) le contexte et la structure de Jn 12,25 ; (2) les parallèles de Jn 12,25 (le dit johannique) avec les Synoptiques (les dits synoptiques) ; (3) l’originalité de Jn 12,25 ; (4) les deux formes de vie : « psuchè » et « zôè ».

     1. Le contexte et la structure de Jn 12,25

Nous examinons d’abord (1) le contexte et la structure du ch. 12, ensuite (2) la structure de 12,23-28 et celle de 12,24-26, et enfin (3) le paradoxe en 12,25.

(1) L’état actuel de Jn 12 pose un problème textuel. Plusieurs tentatives de recomposition ont été proposées. Par exemple, J.H. Bernard, A Critical, p. 445, place 12,44-50 entre 12,36a et 12,36b. G.H.C. Macgregor, The Gospel, p. 268-270, associe le ch. 12 au ch. 3 et propose de reconstruire le texte : 12,32 ; 3,14-15 ; 12,34 ; 3,16-21 ; 12,35-36a ; 12,44-50 ; 12,36b-43. Quant à R. Bultmann, The Gospel, p. 412, il place 12,1-33 dans la section « le chemin de la croix » : 11,55–12,33 ; 8,30-40 ; 6,60-71. Les unités 12,34-36 ; 12,44-50 sont placées dans la section « la lumière du monde » : 9,1-41 ; 8,12 ; 12,44-50 ; 8,21-29 ; 12,34-36 ; 10,19-21 (ibid., p. 329). Selon R. Bultmann, la remarque du narrateur (12,37-43) conclut la mission de Jésus (cf. ibid., p. 452). Ces tentatives de recomposer le ch. 12 modifient l’ordre du texte de l’Évangile. Leurs auteurs n’expliquent pas pourquoi le ch. 12 a sa composition actuelle et supposent que l’ordre du ch. 12 a besoin d’être corrigé. Or une telle entreprise contient une part de subjectivité (cf. D.M. Smith, The Composition, p. 160-168 ; F.J. Moloney, The Johannine, p. 162). Nous ne suivons donc pas cette voie de la recomposition du texte. En respectant l’état final du ch. 12, nous chercherons sa structure et sa cohérence.

La dernière controverse entre Jésus et les Juifs se trouve en 10,24-39. Par la suite (ch. 11–12 ; 18–19), ses adversaires poursuivent leur objectif de le tuer, mais ils n’entrent plus en dialogue avec lui. En 11,47, les autorités religieuses se réunissent et décident de faire mourir Jésus (11,47-53). Le ch. 11 se termine par l’ordre de l’arrêter (11,57). Le fait que les grands prêtres décident à faire aussi mourir Lazare (12,11-12) montre que le ch. 12 est lié avec ce qui précède et joue à la fois le rôle de conclusion à Jn 1–12 et d’introduction à Jn 13–21.

Il y a plusieurs contrastes dans le ch.12. En effet, dans la péricope de l’onction à Béthanie (12,1-11), le contraste s’opère entre l’action de Judas Iscariote qui va livrer son Maître (12,4) et celle de Marie qui oint les pieds de Jésus avec une livre d’un parfum coûtant trois cents journées de travail (12,3). Le geste de Marie symbolise l’ensevelissement de Jésus comme ce dernier le dit à Judas en 12,7 : « Laisse-la : c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum. » Ainsi la mort de Jésus est-elle annoncée comme celle d’un personnage important : « le roi des Juifs » (19,19). Le récit de son entrée à Jérusalem (12,12-19) suit le style des entrées triomphales de souverains (12,13a) avec le titre : « le roi d’Israël » (12,13b). Le contraste entre la vie et la mort du roi est révélé à travers l’image d’un grain de blé qui meurt pour porter beaucoup de fruit (12,24). Son heure est venue (12,23a) : l’heure de sa mort et de sa glorification (12,28) et celle de son élévation (12,32a).

La section 12,1-36 se situe entre deux retraits de Jésus. Le narrateur rapporte en 11,54 : « Aussi Jésus cessa de circuler en public parmi les Juifs ; il se retira dans la région voisine du désert, dans une ville appelée Éphraïm, et il y séjournait avec ses disciples », et en 12,36b : « Ainsi parla Jésus, et s’en allant il se cacha loin d’eux [la foule]. » La fin du Livre des Signes (Jn 1–12) contient deux épilogues : l’un du narrateur (12,37-43) et l’autre de Jésus (12,44-50). Dans le dernier, Jésus rappelle au lecteur l’essentiel de son enseignement. Jn 12 a donc sa place dans l’Évangile et se structure en cinq péricopes comme suit :


Dans la péricope [3] 12,20-36, la demande des Grecs (12,21-22) est suivie par la révélation de Jésus (12,23-28) et les échanges de ce dernier avec la foule (12,29-36a). La venue des Grecs manifeste la portée universelle du message de Jésus laquelle va au-delà du peuple d’Israël. C.H. Dodd, L’interprétation, p. 469, note : « Ces Grecs sont l’avant-garde de l’humanité venant au Christ. » De manière ironique, les Pharisiens annoncent cette universalité quand ils disent entre eux en 12,19 : « Vous voyez que vous ne gagnez rien ; voilà le monde parti après lui [Jésus] ! » Cette constatation introduit l’arrivée des Grecs (12,20). Ainsi, l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem et son discours clôturent sa vie publique ; corrélativement, son message et sa présence s’ouvrent au monde entier.

(2) Les expressions « aimer sa vie » et « haïr sa vie » en 12,25 se trouvent dans l’unité littéraire 12,23-28. Nous présentons d’abord la structure de 12,23-28 et puis celle de 12,24-26. Les v. 23-28 se structurent en parallèle à pointe émergente (A, B, C, A’, B’) :


Les indices structurants de 12,23-28 sont le terme « heure » (12,23a.27) et le verbe « glorifier » (12,23b.28b.28b.28c). Ces thèmes encadrent le centre : C. 12,24-26. Les sujets en parallèle sont « la venue de l’heure » (A//A’) et « la glorification » (B//B’). Son heure est venue (A) et Jésus est librement arrivé à cette heure (A’). Le parallèle B et B’ met en évidence que l’heure de la Passion est l’heure de la glorification.

En 12,23b, l’agent de la glorification n’est pas explicité, il s’agit d’un passif divin : « où doit être glorifié le Fils de l’homme ». En revanche, il est explicité en 12,28a : « Père, glorifie ton nom », dit Jésus. Dans la voix venue du ciel, le Père est le sujet du verbe « glorifier » : « Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai » (12,28b). Ainsi, glorifier le Fils de l’homme (B) est en parallèle avec glorifier le nom du Père (B’). Ce parallèle indique le lien réciproque entre le Fils et le Père : le Fils est glorifié par le Père et le Père est glorifié par le Fils. Y. Simoens, Selon Jean, vol. 2, p. 486, commente : « Il ne faut pas seulement que le Fils de l’homme soit glorifié de façon passive et comme malgré lui. Le Fils est glorifié par le Père, mais aussi et tout autant le Père par le Fils. La demande de glorification du nom [12,28a] – de Père dans le Fils, de Fils dans le Père – l’exprime avec netteté. » Le thème de la glorification réciproque entre le Père et le Fils est l’une des caractéristiques de la théologie johannique : 19 fois le nom « doxa » (gloire) et 22 fois le verbe « doxazô » (glorifier). Le paradoxe entre la croix et la gloire a un caractère indivisible.

L’unité 12,24-26 est structurée en deux parties : (I) 12,24-25 en parallèle : A, B, A’, B’ et (II) 12,26 en concentrique : A, B, A’.


L’unité 12,24-26 contient quatre fois la conjonction « si » (ean) en 12,24b.24c et 12,26a.26c. Les deux premières paroles (12,24-25) expriment le paradoxe entre la mort et la vie : d’abord au moyen de deux antithèses négatives : « ne pas mourir » – « demeurer seul » (A) et « aimer sa vie » – « la perdre » (A’), puis, de deux antithèses positives : « mourir » – « porter beaucoup de fruit » (B) et « haïr sa vie » – « la conserver » (B’). Le double emploi du verbe « apothnèskô » (mourir) en 12,24 permet de faire le lien entre ce verbe et « haïr sa vie » (12,25b). En même temps, il y une évolution entre ces versets : le v. 24 est un paradoxe tiré de l’observation de la nature : le grain de blé ; le v. 25 exprime le paradoxe dans la vie humaine : « aimer sa vie » et « haïr sa vie ».

Le v. 25 contient des éléments en parallèle, d’une part, entre « aimer sa vie » et « haïr sa vie » et, d’autre part, entre « perdre sa vie » et « conserver sa vie ». Ce verset est lié au v. 24, car la métaphore du grain de blé tombé appliquée à Jésus est précisée par l’expression « haïr sa vie » (12,25b). En même temps, le v. 25 renvoie au v. 26 : les disciples sont invités à suivre leur maître (A) pour être honorés par le Père (A’). L’élément au centre : être là où Jésus est (B) renvoie au v. 24c : « mourir pour porter beaucoup de fruit » et au v. 25b : « haïr sa vie pour la conserver en vie éternelle ». Il s’agit de prendre le même chemin que Jésus a fait. Le paradoxe en 12,24-25 vaut donc pour Jésus et pour les disciples.

Dans cette perspective, la vie et la mort de Jésus deviennent une énigme, un paradoxe que les disciples sont invités à déchiffrer pour le suivre. M. Morgen, Afin que le monde soit sauvé, p. 177, commente : « à partir du verset 24, l’ensemble des versets 24-26 prend une coloration sotériologique particulière : le Christ devient le chef de file d’un passage par la mort en vue de la vie. Le disciple est appelé à suivre le Maître. »

(3) Le paradoxe en 12,25 ouvre une espérance au croyant : « haïr sa vie (psuchèn) » permet de « la conserver en vie (zôèn) éternelle ». La vie physique (psuchè) conservée n’est pas un retour à la vie mortelle puisqu’il s’agit de passer de ce monde-ci vers un autre monde, le monde d’en haut. Les deux couples de verbes opposés : « aimer – haïr » et « perdre – conserver » sont liés à deux termes : « psuchè » et « zôè » désignant les deux formes de vie. En 12,25, le terme grec « psuchè » revient deux fois dans les expressions : « aimer sa vie » et « haïr sa vie » puis il est repris deux fois sous forme de pronom personnel : « autèn » dans les expressions : « la perdre » et « la conserver. » La vie « psuchè » est à distinguer de la vie « zôè » dans l’expression « en vie (zôèn) éternelle ». Le complément du verbe « haïr » : « en ce monde » et celui du verbe « conserver » : « en vie éternelle » précisent le sens de « haïr sa vie ». Il s’agit de la même vie (psuchè) mais son « lieu » est différent : « en ce monde » et « en vie éternelle ». Nous étudions davantage les termes « psuchè » et « zôè » plus tard.

En résumé, 12,25 se situe dans le contexte de la venue de l’heure. L’opposition entre aimer et haïr sa vie est inséparable des autres paradoxes : mourir pour porter beaucoup de fruit (12,24) et « passion – glorification » de Jésus (12,24.27-28).

     2. Les parallèles de Jn 12,25 avec les Synoptiques

Nous examinons les parallèles entre Jn 12,25 (le dit johannique) et les Synoptiques (les dits synoptiques) d’abord, à travers une double tradition : (1) Mt 10,39 // Lc 17,33 ; (2) Mc 8,35 // Mt 16,25 // Lc 9,24 et ensuite, (3) à travers l’utilisation sémitique des verbes : « aimer – haïr ».

(1) La première tradition du texte (Mt 10,39 // Lc 17,33) est caractérisée par l’absence du verbe « sauver ». L’opposition joue alors entre « perdre » et « trouver », « sauvegarder » comme suit : Mt 10,39 : « Qui aura trouvé sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » // Lc 17,33 : « Qui cherchera à épargner sa vie la perdra, et qui la perdra la sauvegardera. » Mt 10,39 se trouve dans le contexte du discours missionnaire (Mt 10) tandis que Lc 17,33 est dans le contexte du discours apocalyptique (Lc 17,20-37).

(2) Dans la deuxième tradition (Mc 8,35 // Mt 16,25 // Lc 9,24), l’opposition se fait entre « sauver » et « perdre », sauf en Mt 16,25 où se trouve le verbe « trouver ». Voici les textes : Mc 8,35 : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. » // Mt 16,25 : « Qui veut en effet sauver la vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. » // Lc 9,24 : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera. »

Dans ces deux traditions Synoptiques, le sens de l’expression « perdre sa vie » est à la fois négatif et positif tandis qu’en Jn 12,25, « perdre sa vie » a le sens négatif (12,25a), et « haïr sa vie » (12,25b) a le sens positif.

(3) Quant aux sens des verbes « aimer » et « haïr » dans la pensée sémitique, nous trouvons ces verbes dans le parallèle Mt 10,37 (« aimer ») et Lc 14,26 (« haïr ») : Mt 10,37 : « Qui aime (ho philôn) son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime (ho philôn) son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » // Lc 14,26 : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr (misei) son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie (tèn psuchèn), il ne peut être mon disciple. »

Dans ce parallèle, « aimer plus » (Mt 10,37) est équivalent de « sans haïr » (Lc 14,26). Le couple « aimer – haïr » ici a le sens atténué. L’expression « haïr… jusqu’à sa propre vie (tèn psuchèn) » (Lc 14,26) s’apparente à « haïr sa vie… » (Jn 12,25b). Certains auteurs pensent que l’expression provocante de Lc 14,26 s’inscrit dans la tradition primitive (cf. C.H. Dodd, La tradition, p. 431 ; M. Morgen, « Perdre sa vie », p. 38). Notre étude ci-dessous montre que l’opposition « aimer – haïr » en Jn 12,25 n’a pas le sens atténué puisqu’il s’agit de perdre sa vie ou la conserver en vie éternelle.

     3. L’originalité de Jn 12,25

Il existe parenté entre Jn 12,25 et les Synoptiques. Cependant, il y a quatre particularités du dit johannique : d’abord, (1) le contexte de Jn 12,25 est différent par rapport aux dits synoptiques, ensuite (2) il y a deux couples de verbes opposés : « aimer – haïr » et « perdre – conserver », et enfin (3) deux lieux sont mentionnés : « en ce monde » et « en vie éternelle » ; (4) la quatrième particularité sur les deux formes de vie sera présentée dans le point suivant.

(1) Dans les versions synoptiques, le disciple doit passer par l’étape de renoncer à soi-même et de porter sa croix (Mt 10,37-38 // Lc 14,26-27). En revanche, le contexte de Jn 12,25 souligne la passion de Jésus : son heure est venue (12,23). Le thème de la mort dans le contexte de Jn 12,25 est entouré par des motifs positifs exprimés par les verbes « glorifier » (12,23.28), « honorer » (12,26) et « porter beaucoup de fruit » (12,24). Cette originalité correspond à la pensée johannique sur le paradoxe entre la gloire et la croix, entre la mort et la vie, entre l’élévation sur la croix et l’élévation dans la gloire (12,32-33).

(2) Les verbes utilisés dans les dits synoptiques sont « perdre » (apollumi), « trouver » (heuriskô), « sauvegarder » (iogoneô), « sauver » (sôzô), tandis qu’en Jn 12,25, il s’agit de deux couples antithétiques « aimer – haïr » (phileô – miseô) et « perdre – conserver » (apollumi – phulassô). Notons que l’usage du participe présent en Jn 12,25 : « ho philôn – ho misôn » (qui aime – qui hait) s’apparente à l’usage du participe aoriste en Mt 10,39 : « ho heurôn – ho apolesas » (qui aura trouvé – qui aura perdu). Cependant les verbes sont différents entre Jn 12,25 et Mt 10,39. Ainsi le participe des verbes aimer et haïr est une originalité du dit johannique.

Le verbe « perdre » (apollumi) est présent dans les dits des quatre Évangiles, cependant le verbe « phulassô » (conserver) est propre à l’Évangile de Jean. La tradition synoptique joue sur l’opposition entre « perdre » et les verbes « sauver », « trouver », « sauvegarder ». Dans le dit johannique, il ne s’agit pas de « sauver sa vie » mais de « conserver sa vie en vie éternelle ». L’originalité johannique découle donc d’une double opposition : « aimer – haïr » et « perdre – conserver ».

Dans les dits synoptiques, tous les verbes (perdre, sauver, trouver, sauvegarder) sont au futur. Tandis qu’en 12,25, le verbe « perdre » est au présent et le verbe « conserver » est au futur. Le dit johannique joue sur la valeur temporelle des verbes. La mort de Jésus exprimée par l’expression « haïr sa vie » se réalisera dans un futur proche. Le futur du verbe « conserver » correspond à la venue de son heure. Les conséquences positives en 12,23-33 (glorifier, honorer, porter beaucoup de fruit, élever) et le futur du verbe « conserver » (12,25) constituent une espérance pour ceux qui s’engagent dans le passage de la mort à la vie, (cf. M. Morgen, « Perdre sa vie », p. 36). Il s’agit d’un futur proche dans un contexte précis. L’opposition « perdre – conserver » et le temps de ces verbes (le présent et le futur) sont donc des particularités johanniques.

Les verbes « perdre – conserver » (12,25) ne sont pas strictement opposés puisque le contraire de « perdre » est « trouver » comme dans les dits synoptiques. La dissymétrie entre « perdre » et « conserver » est significative. Elle évite l’erreur de comprendre que la vie conservée est simplement une vie retrouvée. La distinction entre la vie « en ce monde » et la vie « en vie éternelle » montre que la vie que l’on conserve n’est pas la vie en ce monde.

(3) La deuxième partie du dit johannique (12,25b) est surchargée par deux précisions : « en ce monde » (en tôi kosmôi toutôi) et « en vie éternelle » (eis zôèn aiônion). Le parallèle entre ces expressions se construit au moyen de deux prépositions grecques « en » et « eis » que la BiJér traduit par « en ». La préposition « en » + datif a le sens local (dans, sur, en). La préposition « eis » + accusatif désigne une direction précise (à, dans, en, pour). L’expression johannique « eis zôèn aiônion » (cf. 4,14.36 ; 6,27 ; 12,25) exprime une finalité, une destination, littéralement : « pour une vie éternelle ».

En 12,25, les deux prépositions « en » et « eis » ont un lien entre elles : « en ce monde » est limité par l’espace et le temps, tandis que « en vie éternelle » renvoie à un au-delà de ce monde. Ces prépositions précisent l’endroit où jouent les expressions « haïr sa vie » et « conserver sa vie ». Ce monde-ci, en rapport avec un autre monde. Selon la théologie johannique, il existe deux mondes : le monde d’en haut et le monde d’en bas (cf. 8,23). La royauté de Jésus n’est pas de ce monde (cf. 18,36) mais il exerce son pouvoir dans ce monde (cf. 17,2 ; 19,11). Le parallèle entre « en ce monde » et « en vie éternelle » renvoie à ce qu’on appelle le dualisme théologique de l’Évangile. R. Schnackenburg, The Gospel, v. II, p. 384, remarque : « Comme illustration de la vie terrestre, Jean a ajouté “en ce monde” [12,25b]. Ceci s’accorde bien avec sa perspective dualiste, mais cette perspective ne signifie pas que le disciple n’a pas zôè en lui ici et maintenant. » Dans cette perspective, le dit johannique (12,25) devient un principe pour conserver sa vie (psuchè) en vie (zôè) éternelle. Il ne s’agit pas d’une séparation entre les deux mondes ; au contraire, le monde d’en haut donne sens au monde d’en bas. Les deux précisions : « en ce monde » et « en vie éternelle » indiquant la destination de la vie reflètent bien l’originalité du dit johannique.

En résumé, il existe une différence notable entre Jn 12,25 et les dits synoptiques. Ces derniers ont une seule antithèse : « sauver (trouver, chercher à épargner, sauvegarder) – perdre », tandis que Jn 12,25 contient plusieurs antithèses : d’une part, « aimer – perdre » et « haïr – conserver » et, d’autre part, « en ce monde » et « en vie éternelle ». L’originalité johannique tient donc de son contexte, à l’utilisation des verbes et aux précisions apportées. La quatrième particularité de 12,25 vient des deux formes de vie « psuchè » et « zôè ».

     4. Les deux formes de vie : « psuchè » et « zôè »

En 12,25, le terme « zôè » (vie) se trouve dans l’expression « en vie éternelle » (eis zôèn aiônion). Ce terme dans l’Évangile désigne généralement la vie par excellence, la vie éternelle. Jésus donne cette vie à ceux qui croient en lui (6,40). En 12,25, il existe à la fois une distinction et un jeu de mots sur les deux formes de vie : « psuchè » et « zôè ». Nous traitons d’abord, (1) l’emploi de « psuchè », et puis (2) le sens de « zôè ».

(1) Le terme « psuchè » revient dix fois : 10,11.15.17.24 ; 12,25a.25b.27 ; 13,37.38 ; 15,13. Il est employé sous forme de pronom (autè) en sept occurrences : 10,17.18a.18.b.18c.18d ; 12,25a.25b. La plupart des occurrences de « psuchè » est à l’accusatif (psuchèn, autèn), un seul emploi au nominatif « hè psuchè » se trouve en 12,27. Ce terme est examiné en quatre points : d’abord les expressions : (a) « déposer sa vie » (10,11.15.17 ; 13,37.38 ; 15,13) et (b) « enlever la vie » (10,18.24), ensuite la traduction de « hè psuchè » (c) en 12,27 et (d) en 12,25.

(a) L’emploi le plus important de « psuchè » se trouve dans l’expression « déposer sa vie » (tèn psuchèn autou tithenai). Jésus déclare dans le discours du pasteur en 10,11 : « Moi, je suis le bon pasteur ; le bon pasteur dépose sa vie (tèn psuchèn autou tithèsin) pour ses brebis. » En 10,15, Jésus parle en « je » : « Comme le Père me connaît et que je connais le Père, et je dépose ma vie (tèn psuchèn mou tithèmi) pour mes brebis. » En 10,17-18, Jésus affirme sa relation avec son Père et son pouvoir de déposer sa vie et la reprendre. Dans ces versets, le mot « psuchè » se trouve d’abord une fois en 10,17 et ensuite il est employé sous forme de pronom « autè » (cinq occurrences). Jésus déclare en 10,17-18 : « 17 C’est pour cela que le Père m’aime, parce que je dépose ma vie (tèn psuchèn mou), pour la (autèn) reprendre (palin labô). 18 Personne ne me l’ (autèn) enlève ; mais je la (autèn) dépose de moi-même. J’ai pouvoir de la (autèn) déposer et j’ai pouvoir de la (autèn) reprendre (palin labein) ; tel est le commandement que j’ai reçu (elabon) de mon Père. » Notons que la BiJér, 2000, traduit le verbe « lambanô » (10,17b.18b) par « prendre » ; « palin lambanô » signifie donc « reprendre » ou « prendre de nouveau ». Par contre, la BiJér, traduit « lambanô » au v. 18c par « recevoir ». Peut-être vaudrait-il mieux comprendre l’expression « la reprendre » (v. 17b.18b) au sens de « la recevoir de nouveau », puisque « lambanô » exprime l’idée de « recevoir » en 10,18c.

En 13,37b, Simon-Pierre dit à Jésus : « Je déposerai ma vie pour toi. » Jésus lui répond en reprenant la même expression sous la forme d’une interrogation, puis annonce son reniement en 13,38 : « Tu déposeras ta vie pour moi ? En vérité, en vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois. » En 15,13, Jésus explique aux disciples le sens de sa mort en disant : « Nul n’a plus grand amour que celui-ci : déposer sa vie pour ses amis. » Ce bref parcours montre que le point culminant de la mission de Jésus se manifeste dans l’acte de « déposer sa vie » et de « la reprendre », décrivant ainsi sa passion et sa résurrection.

(b) Le terme « psuchè » est employé avec les pronoms : ma vie (10,15.17 ; 13,37), ta vie (13,38), sa vie (12,25 ; 15,13), et notre vie (10,24). Ces emplois renvoient à l’idée de « donner sa vie » aux autres ou, au contraire, d’« enlever la vie » de quelqu’un (cf. 10,18.24). Il y a un jeu de mots dans l’expression « enlever la vie ». Dans un sens, Jésus déclare en 18,18a : « Personne ne me l’enlève [la vie] ; mais je la dépose de moi-même. » Cette parole montre que si Jésus n’offre pas sa vie, ses adversaires ne peuvent pas le tuer. Dans un autre sens, le narrateur rapporte en 10,24 : « Les Juifs firent cercle autour de lui [Jésus] et lui dirent : “Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en haleine ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement.” » L’expression « tenir en haleine » est littéralement « enlever la vie » (airô tèn psuchèn). X. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile, t. II, p. 391, commente : « L’ironie johannique affleure si on traduit littéralement le grec : “Jusqu’à quand nous enlèveras-tu (*airein*) la vie ?” Le verbe “enlever” se retrouve en 11,48 “… les Romains nous enlèveront notre Lieu saint et notre nation !” Selon l’évangéliste, les notables disent déjà que Jésus est un danger pour Israël. On pourrait même voir ici inversée la parole de Jésus : “Personne ne m’enlève la vie” [10,18a]. »

La formule étrange des Juifs en 10,24b : « Jusqu’à quand nous enlèveras-tu la vie ? » est un jeu de mots : d’une part, les autorités juives cherchent à enlever la vie à Jésus (cf. 10,18a), c’est-à-dire à le tuer et, d’autre part, ceux qui refusent de croire en Jésus ont leur vie « enlevée », c’est-à-dire, ils vont mourir, comme Jésus le dit aux Juifs en 8,24 : « Je vous ai donc dit que vous mourrez dans vos péchés. Car si vous ne croyez pas que Moi, Je Suis, vous mourrez dans vos péchés. » L’ironie en 10,24 découle du fait que les Juifs qui ne croient pas en Jésus (cf. 10,25) disent que leur vie est en danger face à lui.

(c) L’emploi du nominatif « hè psuchè », une seule fois en 12,27, exprime « la vie intérieure » que la TOB, 2011 et BiJér, 2000 traduisent par « âme ». Jésus parle de son heure en 12,27 (BiJér) : « Maintenant mon âme (hè psuchè mou) est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. » Cette parole fait allusion aux deux Psaumes : Ps 42(41),7 : « Et mon Dieu ! Mon âme (hè psuchè mou, LXX) est sur moi défaillante, alors je me souviens de toi : depuis la terre du Jourdain et les Hermons, de toi, humble montagne » ; et Ps 6,4-5 : « 4 Mon âme (hè psuchè mou, LXX) est toute bouleversée. Mais toi, Yahvé jusques à quand ? 5 Reviens, Yahvé, délivre mon âme (tèn psuchèn mou, LXX), sauve-moi, en raison de ton amour. » (Le chiffre romain LXX (70) désigne la Bible des Septante, dit la Septante ou la Bible d’Alexandrie : c’est une traduction de la Bible hébraïque en koinè grecque vers 270 av. J.-C., à Alexandrie, en Égypte, par 70 savants selon la tradition).

Dans le contexte de Jn 12,27, l’usage du verbe « tarassô » (troubler) désigne la situation de Jésus. R. Schnackenburg, The Gospel, v. II, 386, explique : « Le terme tarassein, qui est assez fréquent chez Jean et qui est utilisé par Jésus en 11,33 et 13,21 exprime une émotion intérieure intense, une perturbation ou agitation, mais pas la terreur. » En tous cas, « psuchè » rendu par « âme » (12,27) doit être compris dans le cadre de la pensée sémitique. Le mot hébreu « nèphèsh », traduit en grec par « psuchè », désigne le souffle vital, le principe de la vie et maintient l’unité entre le corps et l’âme.

(d) Peut-on traduire le mot « psuchè » en 12,25 par « âme » ? Nous sommes en désaccord avec certains auteurs qui proposent de traduire « psuchè » (12,25) par « âme ». Par exemple, P. Grelot, Les paroles, vol. 7, p. 68, écrit : « Le mot “vie” rend imparfaitement le grec psykhē, équivalent de l’hébreu et de l’araméen nèfèš, principe d’animation de la personne vivante. Mais le mot “âme” serait équivoque en évoquant immédiatement un concept venu de l’anthropologie grecque, et l’emploi du simple réfléchi perdrait toute saveur concrète. » Cette remarque montre la difficulté de traduire le mot « psuchè ». Cependant, l’option de l’auteur est la suivante : « Acceptons de rendre ici [12,25] le mot grec psykhē par “âme” pour éviter toute amphibologie. On aboutit à la traduction littérale : “Celui qui aime (philōn) son âme, la perdra, et celui qui hait son âme en ce monde-ci, la gardera pour la vie éternelle” (12,25). » (ibid., p. 73). La même traduction, à notre avis erronée, chez Sœur Jeanne d’Arc, Évangile, p. 87 : « Qui aime son âme la perd. Qui hait son âme en ce monde… » Elle traduit « psuchè » par « âme » en 12,25 et 12,27 et par « vie » dans « donner sa vie » en 10,11.15 ; 13,37.38 ; 15,13.

À notre avis, rendre le terme « psuchè » en 12,25 par « âme » ne correspond pas au contexte de 12,23-28 : la venue de l’heure de Jésus. Il est question ici de la vie d’une personne face à la mort et non pas de son âme. Or, les expressions « aimer son âme » et « haïr son âme » n’expriment pas l’enjeu de l’acte du bon pasteur qui « dépose sa vie pour ses brebis » (cf. 10,11b). Sur ce point, nous rejoignons la proposition de R.E. Brown et F.J. Moloney. Selon R.E. Brown, The Gospel, v. I, p. 467, le terme « psuchè » en 10,15 et 12,25 doit être traduit par « la vie » : « Psychè a parfois été traduit par “âme”, mais l’anthropologie juive n’avait pas le dualisme de l’âme et du corps que cette traduction pourrait suggérer. Psychè renvoie à la vie physique ; cela peut aussi signifier soi-même (Hébreu : nefesh). En 10,15 il signifie la vie, et ici [12,25] cela semble aussi être le cas. » Quant à F.J. Moloney, The Gospel, p. 359, l’auteur propose de distinguer la traduction du terme « psuchè » en 12,25 et 12,27 : « Sur Psychē (ici [12,25] traduit par “vie”) dans le sens de l’expérience qu’une personne a de sa vie humaine… Le nom a cette signification en 12,25 et aussi en 10,15, mais pas en 12,27 où il fait référence à l’intériorité affective de Jésus. » On peut donc apercevoir une certaine nuance de sens entre l’emploi de « psuchè » à l’accusatif (la vie) et l’unique cas au nominatif (l’âme) en 12,27.

(2) La vie « psuchè » est liée à la vie « zôè » et donc à « la vie éternelle » (hè zôè aiônion). L’expression « vie éternelle » se trouve en 3,15.16.36 ; 4,14.36 ; 5,24.39 ; 6,27.40.47.54.68 ; 10,28 ; 12,25.50 ; 17,2.3. Nous abordons d’abord deux expressions qui caractérisent la vie (zôè) : (a) « echô zôèn aiônion » (avoir la vie éternelle), cf. 3,15.16 ; 6,40 et (b) « eis zôèn aiônion » signifie « en vie éternelle » (4,14 ; 6,26 ; 12,25) ou « pour la vie éternelle » (4,36), et ensuite (c) la différence et le lien entre les deux expressions (a) et (b).

(a) « Avoir la vie éternelle » est l’objectif de l’Évangile puisque Jésus promet cette vie à celui qui croit en lui, en 3,16 : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle (echèi zôèn aiônion). » L’Évangile se termine sur le même thème. Le narrateur conclut en 20,31 : « Ceux-là [les signes] ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie (zôèn echète) en son nom. » Dans ces versets, les locutions « avoir la vie éternelle » et « avoir la vie » sont équivalentes.

Conformément à l’eschatologie réalisée de l’Évangile, c’est maintenant, celui qui croit en Jésus a déjà la vie éternelle. Jésus dit à la foule en 6,40 : « Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle (echèi zôèn aiônion), et je le ressusciterai au dernier jour. » De même, Jésus dit aux Juifs en 8,51 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. » En 11,25-26a, il révèle à Marthe : « 25 Moi, je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra (zèsetai) ; 26a et quiconque vit (zôn) et croit en moi ne mourra jamais. » Le croyant ne meurt plus puisque dès à présent il est passé de la mort à la vie comme Jésus le dit en 5,24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle (echei zôèn aiônion) et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie (eis tèn zôèn). »

(b) De même, l’expression « eis zôèn aiônion » (en vie éternelle ou pour la vie éternelle) ne renvoie pas seulement à la vie au dernier jour. Elle doit être comprise dans la perspective de l’eschatologie réalisée. Pour le croyant, c’est dès maintenant que se réalise la promesse de Jésus à la femme samaritaine en 4,13-14 : « 13 Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; 14 mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle (eis zôèn aiônion). » Jésus invite la foule en 6,27 : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle (eis zôèn aiônion), celle que vous donnera le Fils de l’homme, car c’est lui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau. » Cette promesse de la vie éternelle est aussi offerte au lecteur dès aujourd’hui.

(c) Il y a une nuance entre « avoir la vie éternelle » (3,15.16 ; 6,40) et « en vie éternelle » (4,14.36 ; 6,27 ; 12,25). En 12,25, l’opposition se fait entre « perdre » et « conserver » sa vie (psuchè) et non entre « avoir » ou « ne pas avoir » la vie (zôè). La vie (psuchè) à conserver (12,25b) et la vie (zôè) à avoir (3,15.16) sont différentes. Selon R.E. Brown, The Gospel, p. 467 : « zôè » en 12,25b signifie la vie que reçoit le croyant. Cependant, l’expression « en (eis) vie éternelle » (12,25b) ne renvoie pas à la vie que reçoit le croyant aujourd’hui puisque la préposition « eis » désigne une destination, une finalité, et que le verbe « conserver » est au futur. Nous avons montré que l’expression « haïr sa vie » (12,25b) dans son contexte signifie accepter la mort, ainsi « la conserver en vie éternelle » se réalisera après la mort physique. Certes, Jésus et ses disciples ne cherchent pas la mort, mais dans la persécution, accepter la mort permet de garder sa vie (psuchè) en vie (zôè) éternelle. Ainsi la révélation de Jésus est une promesse dans une situation concrète.

Les expressions « avoir la vie éternelle » et « en vie éternelle » renvoient l’une à l’autre et désignent deux moments différents sur le chemin de la foi : pour « haïr sa vie » il faut d’abord croire en Jésus. Les disciples qui ont déjà la vie éternelle en eux, doivent tenir ferme leur foi face à la persécution, car cette foi peut leur coûter la vie. La fidélité de Jésus à son Père et à sa mission entraînera sa mort. De même pour les disciples, la fidélité à Jésus peut les conduire à la mort. Ainsi, au cours de sa mission, Jésus invite d’abord ses auditeurs de croire en lui pour avoir la vie éternelle. Ensuite, il les invite à oser « haïr leur vie » face à la haine et la persécution. « Haïr sa vie » équivaut alors à « donner sa vie » par la fidélité à la foi. « Haïr sa vie » n’est pas un appel à croire, mais à tenir ferme la foi. La vie (psuchè) dans ce monde est donc destinée à la conserver en vie (zôè) éternelle.

En résumé, il y a une différence entre les formes de vie (psuchè et zôè) mais sans opposition entre elles. Au contraire, c’est dans la vie physique (psuchè) que l’homme reçoit la vie éternelle (zôè aiônion). Jésus donne la vie (zôè) en abondance aux hommes (cf. 10,10) par le fait qu’il donne sa vie (psuchè). Ces deux formes de vie sont complémentaires. Il n’y a pas non plus d’opposition entre « en ce monde » et « en vie éternelle ». Le monde d’en haut ne s’oppose pas au monde d’en bas, parce que la vie éternelle (zôè aiônion) donne sens à la vie (psuchè) en ce monde. En tout cas, il existe une tension entre « la vie éternelle » (zôè aiônion) déjà donnée à celui qui croit en Jésus en ce monde et la vie (psuchè) à conserver en vie éternelle pour celui qui ose « haïr sa vie » (12,25b). Nous abordons maintenant le paradoxe : « aimer sa vie la perd » et « haïr sa vie… la conservera » (12,25).

III. « Qui aime sa vie la perd » (12,25a)

La phrase « Qui aime sa vie la perd » (12,25a) est traitée en trois points : (1) le verbe « apollumi » (perdre), (2) aimer sa vie – aimer la gloire des hommes (12,43), (3) aimer sa vie – aimer les ténèbres (3,19) et aimer son propre bien (15,19).

     1. Le verbe « apollumi » (perdre)

Le verbe « apollumi » apparaît en dix occurrences (3,16 ; 6,12.27.39 ; 10,10.28 ; 11,50 ; 12,25 ; 17,12 ; 18,9) et, selon le contexte, signifie « perdre », « se perdre », « périr » ou « faire périr ». Nous examinons d’abord (a) le contraste entre « perdre » et « avoir la vie éternelle », et ensuite (b) les négations : « ne pas se perdre » et « ne pas perdre ».

(a) Dans la plupart des cas, le verbe « apollumi » est en contraste avec « avoir la vie éternelle ». Par exemple, Jésus révèle en 3,16 : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas (mè apolètai), mais ait la vie éternelle. » En 10,10, les verbes (voler, tuer, faire périr) jouent le rôle d’opposition à « avoir la vie en abondance ». Jésus déclare en 10,10 : « Le voleur ne vient que pour voler, égorger et faire périr (apolesèi). Moi, je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante. » En 10,27-28, Jésus dit aux Juifs : « 27 Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent ; 28 je leur donne la vie éternelle ; elles ne périront (ou mè apolôntai) jamais et nul ne les arrachera de ma main. »

Au ch. 6, le verbe « apollumi » est lié à la nourriture. Après le signe de la multiplication des pains et des poissons, Jésus demande aux disciples en 6,12 : « Rassemblez les morceaux en surplus, afin que rien ne soit perdu (apolètai). » En 6,27a, le verbe « perdre » qualifie un type de nourriture, Jésus le dit à la foule : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd (tèn apollumenèn), mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme. » Les citations ci-dessus montrent que « apollumi » est souvent employé en contraste avec « la vie éternelle ».

(b) Dans un sens, la négation du verbe « perdre » en 3,16b annonce le projet de Dieu : « que les hommes ne se perdent pas. » Dans un autre sens, elle exprime la mission de Jésus : « ne pas perdre ». Ce thème apparaît au milieu de la mission de Jésus (6,12.27.39), à la fin de sa mission (10,10.28), dans les discours d’adieux (17,12) et juste avant son arrestation (18,9). En effet, Jésus dit à la foule en 6,39 : « Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien (mè apolesô) de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. » En 17,12, Jésus s’adresse à son Père : « Quand j’étais avec eux [les disciples], je les gardais dans ton Nom que tu m’as donné. J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu (apôleto), sauf le fils de perdition (apôleias), afin que l’Écriture fût accomplie. » Dans ce verset, une seule fois le nom « apôleia » (perdition) désigne Judas Iscariote. Juste avant son arrestation, Jésus dit aux gardes en 18,8 : « Je vous ai dit que c’est moi. Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez ceux-là [les disciples] s’en aller » ; puis le narrateur rappelle au lecteur : « afin que s’accomplît la parole qu’il avait dite : “Ceux que tu m’as donnés, je n’en ai pas perdu (ouk apôlesa) un seul” » (18,9). Ainsi, ne pas perdre ceux que le Père a donnés à Jésus est l’un des objectifs de sa mission. La négation du verbe « apollumi » contribue donc à l’élaboration de la théologie de l’Évangile.

En résumé, le verbe « apollumi » est présenté soit en lien direct avec le thème de la vie éternelle (3,16 ; 10,10), soit avec la négation : d’abord « ne pas se perdre » exprimant le but de l’Évangile (3,16) et ensuite « ne pas perdre » décrivant la mission de Jésus (6,39 ; 17,12 ; 18,9). Dans cette perspective, « perdre sa vie (tèn psuchèn) » (12,25a) veut dire ne pas avoir la vie (tèn zôèn) éternelle (3,16b), ne pas avoir la vie en abondance (10,10b). Perdre sa vie (psuchè) est aussi perdre la vie (zôè). Cette compréhension permet d’identifier celui qui aime sa vie.

     2. Aimer sa vie – aimer la gloire des hommes (12,43)

Le narrateur rapporte en 12,42-43 : « 42 Toutefois, il est vrai, même parmi les notables, un bon nombre crurent en lui [Jésus], mais à cause des Pharisiens ils ne se déclaraient pas, de peur d’être exclus de la synagogue, 43 car ils aimèrent (ègapèsan) la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu. » Le verbe « phileô » (aimer d’amitié) est employé dans l’expression « aimer sa vie » (12,25), tandis qu’en 12,43 c’est le verbe « agapaô » (aimer). Notons que dans l’Évangile le verbe « phileô » exprime aussi bien l’amour du Père pour le Fils (cf. 5,20) que l’amour du Père pour les disciples et l’amour des disciples pour Jésus (16,27). Ainsi, contrairement à ce que l’on pense souvent, « phileô » est aussi important qu’« agapaô ». En même temps, ces deux verbes ne sont pas de simples synonymes interchangeables. L’usage des termes : « phileô » (aimer d’amitié) et « philos » (ami) dans l’Évangile oriente le sens d’« agapaô » (aimer) et d’« agapè » (amour) vers l’amour d’amitié mettant ainsi en valeur la liberté des disciples dans leur engagement. L’amour d’amitié doit être compris dans la perspective de l’immanence réciproque du Père et de Jésus (10,30.38 ; 14,10.11) et de la communion entre Jésus et les disciples (14,20 ; 15,4-7), cf. l’article : « Le thème de l’amour et de l’amitié dans l’Évangile de Jean. »

Il a un lien entre « aimer sa vie » (12,25a) et « aimer la gloire des hommes » (12,43). En effet, cet amour est lié à la peur d’être exclu de la synagogue, (cf. article : « Jn 9,22 ; 12,42 ; 16,2 : Exclu de la synagogue (aposunagôgos). » En 12,42-43, les notables n’osent pas confesser Jésus en public, comme le cas des parents de l’aveugle (9,19-23). Le narrateur rapporte en 9,22-23 : « 22 Ses parents dirent cela [9,19-21] parce qu’ils avaient peur des Juifs ; car déjà les Juifs étaient convenus que, si quelqu’un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait exclu de la synagogue. 23 C’est pour cela que ses parents dirent : “Il a l’âge ; interrogez-le.” » La peur d’être exclu de la synagogue renvoie à l’attitude d’« aimer sa vie ». De la sorte, le courage d’accepter d’être exclu de la synagogue est similaire à l’attitude de « haïr sa vie » (12,25b). C’est ainsi que l’ancien aveugle est maltraité par les chefs religieux qui lui disent : « Tu n’es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon » (9,34a), puis ils le jettent dehors (9,34b). Son courage contraste avec l’attitude de ses parents (9,22-23) et des notables (12,42-43). Le lien entre « aimer sa vie » et « aimer la gloire des hommes » est donc établi.

     3. Aimer sa vie – aimer les ténèbres (3,19) et aimer son propre bien (15,19)

Dans le contexte de l’Évangile, « aimer sa vie » (12,25a) renvoie aussi à « aimer les ténèbres » (3,19c) et « aimer son propre bien » (15,19a). En effet, ceux qui n’accueillent pas Jésus et son enseignement n’ont pas la vie éternelle, ils perdent leur vie. Dans un sens, les gens qui aiment les ténèbres haïssent la lumière et ne viennent pas à la lumière–Jésus (3,19-20). « Aimer les ténèbres » est voué à la perte et à la condamnation comme le révèle Jésus en 3,19 : « Et tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé (ègapèsan) les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. » Dans un autre sens, celui qui aime sa vie (12,25a) se range du côté du monde hostile qui aime son propre bien (15,19a). Cet amour qui conduit à haïr Jésus et ses disciples fait perdre la vie (psuchè), c’est-à-dire ne pas avoir la vie (zôè) éternelle. G. Stemberger, La symbolique du bien, p. 113, remarque sur l’amour du monde : « Il y a donc un amour qui est péché et fait perdre la vie. »

En résumé, le rapprochement entre ces quatre expressions : « aimer sa vie » (12,25a), « aimer la gloire des hommes » (12,43), « aimer les ténèbres » (3,19c), « aimer son propre bien » (15,19a) est intéressant dans le cadre d’une lecture synchronique. Ce rapprochement dévoile le sens et la gravité du choix d’« aimer sa vie » qui fait perdre sa vie (psuchè).

IV. « Qui hait sa vie… la conservera » (12,25b)

Dans la phrase : « Qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle » (12,25b), l’opposition « haïr – conserver » contient deux précisions : « en ce monde » et « en vie éternelle ». Nous étudions ce paradoxe en trois points : (1) le thème de « haïr » dans la Bible et la Règle de la Communauté de Qumrân (1QS), (2) haïr sa vie et la haine du monde (15,18-25), (3) haïr sa vie et aimer jusqu’à déposer sa vie (15,13).

     1. Haïr dans la Bible et la Règle de la Communauté (1QS)

Cette partie présente brièvement l’emploi le verbe « haïr » dans (a) l’Ancien Testament, (b) le Nouveau Testament et (c) la Règle de la Communauté de Qumrân.

(a) Dans les textes vétérotestamentaires, Dieu et les fidèles sont les sujets du verbe « haïr ». Dieu hait l’idolâtrie des Cananéens : « Tu ne feras pas ainsi envers Yahvé ton Dieu. Car Yahvé a tout cela en abomination, et il déteste (emisèsen, LXX) ce qu’elles ont fait pour leurs dieux : elles vont même jusqu’à brûler au feu leurs fils et leurs filles pour leurs dieux » (Dt 12,31). Dieu hait l’infidélité de son peuple : « 3 C’est à cause des méfaits qu’ils ont commis pour m’irriter, en allant encenser et servir des dieux étrangers que n’avaient connus ni eux, ni vous, ni vos pères. 4 Je vous ai envoyé sans me lasser tous mes serviteurs les prophètes, je les ai envoyés dire vous dire : “Ne faites pas cette abomination que je déteste ! (emisèsa, LXX)” » (Jr 44,3-4). Il hait l’hypocrisie cultuelle et le faux serment : « Je hais (memisèka, LXX), je méprise vos fêtes et je ne puis sentir vos réunions solennelles » (Am 5,21) ; « Ne méditez pas en vos cœurs du mal l’un contre l’autre ; n’aimez pas le faux serment ; car c’est tout cela que je hais (emisèsa, LXX) – oracle de Yahvé » (Za 8,17). Yahvé hait le vol et l’injustice : « Car moi, Yahvé, qui aime le droit, qui hais (misôn, LXX) le vol et l’injustice » (Is 61,8a). Yahvé demande à son peuple de haïr le mal et le péché : « Haïssez (memisèkamen, LXX) le mal, aimez le bien, et faites régner le droit à la Porte ; peut-être Yahvé, Dieu Sabaot, prendra-t-il en pitié le reste de Joseph ! » (Am 5,15) ; « (La crainte de Yahvé est la haine du mal). Je hais (memisèka, LXX) l’orgueil et l’arrogance, la mauvaise conduite et la bouche torse » (Pr 8,13).

Le verbe « haïr », ayant Dieu et les fidèles pour sujets dans l’Ancien Testament, relève de l’usage sémitique du binôme « aimer – haïr ». Toutefois, les châtiments et la colère de Dieu exprimés par le verbe « haïr » poursuivent son unique dessein : la vie pour tout homme. Dieu ne veut pas la mort des pécheurs : « Je ne prends pas plaisir à la mort de qui que ce soit, oracle du Seigneur Yahvé. Convertissez-vous et vivez ! » (Ez 18,32). Les objets du verbe « haïr » quand Dieu est le sujet, ne sont pas les hommes mais ce sont l’adoration des faux dieux, l’hypocrisie cultuelle, le faux serment, le vol, l’injustice, le mal et le péché.

(b) Dans le Nouveau Testament, le sujet du verbe « haïr » n’est pas Dieu ou Jésus (sauf implicitement en Jn 12,25, Jésus et les disciples sont sujets de « haïr sa vie »). Les exigences évangéliques en Mt 5–7 dépassent la loi écrite de l’Ancien Testament. Jésus enseigne en disant : « 44 Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. 45 Eh bien ! Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs » (Mt 5,43-44). La phrase « Tu haïras ton ennemi » ne se trouve pas dans l’Ancien Testament. Il est possible que le parallèle entre le binôme « prochain – ennemi » et celui de « aimer – haïr » conduise à opposer l’attitude envers le prochain et envers l’ennemi.

Dans l’épître à Tite, « haïr les uns les autres » appartient à l’homme d’autrefois : « Car nous aussi, nous étions naguère des insensés, des rebelles, des égarés, esclaves d’une foule de convoitises et de plaisirs, vivant dans la malice et l’envie, odieux et nous haïssant les uns les autres » (Tt 3,3). Dans la première épître de Jean, l’attitude de « haïr son frère » est exclue. L’auteur de l’épître écrit : « Quiconque hait son frère est un homicide ; or vous savez qu’aucun homicide n’a la vie éternelle demeurant en lui » (1Jn 3,15). G. Stemberger, La symbolique du bien, p. 71, compare cette parole avec Jn 12,25 : « On doit, il est vrai, haïr sa propre vie en ce monde, afin de la garder pour la vie éternelle, mais la haine envers ses frères est incompatible avec la vie (12,25 ; I Jn 3,14s). » Le Nouveau Testament ne parle donc pas de la haine des croyants envers les autres mais souligne la haine envers Jésus et ses disciples manifestée dans la persécution.

(c) La Règle de la communauté (1QS) demande aux membres de la communauté d’« aimer » et de « haïr » : « 3 Il a prescrit par l’intermédiaire de Moïse et par l’intermédiaire de tous Ses serviteurs ; et pour aimer tout 4 ce qu’Il [Dieu] a élu et pour haïr tout ce qu’Il a méprisé ; pour s’éloigner tout mal » (1QS I,3-4,  les citations dans A. Dupont-Sommer ; M. Philonenko, (dir.), La Bible, écrits intertestamentaires). Selon 1QS, « aimer les fils de lumière » va de pair avec « haïr les fils de ténèbres » : « … afin qu’ils aiment tous les fils de lumière, chacun selon son lot, dans le Conseil de Dieu, et afin qu’ils haïssent tous les fils de ténèbres, chacun selon sa faute, dans la vengeance de Dieu » (1QS I,9-10). 1QS IX,21-22a parle de la haine éternelle : « 21 Et voici les normes de conduite pour l’homme intelligent, en ce temps-ci, concernant et ce qu’il doit aimer et comme ce qu’il doit haïr. Haine éternelle 22a envers les hommes de la Fosse à cause de (leur) esprit de thésaurisation ! »

Ce bref parcours montre que, dans la Règle de la communauté à Qumrân, il existe un appel à haïr non seulement tout ce que Dieu a méprisé mais encore à haïr les fils des ténèbres et les hommes de la Fosse. Dans l’Ancien Testament, Dieu hait l’idolâtrie, l’hypocrisie, le faux serment, le vol, l’injustice etc. Dieu demande aux fidèles de haïr le mal et le péché. L’objet de cette haine n’est pas dirigé contre les personnes, parce que la volonté de Dieu est l’amour et la vie et non la haine et la mort. Dans le Nouveau Testament, il n’existe pas d’incitation des disciples à haïr l’autre. Le corpus johannique (l’Évangile et les épîtres) ne parle pas de la haine des disciples envers l’autre. Pourquoi Jésus les invite à haïr leur vie ? Il peut y avoir un lien entre « haïr sa vie » (12,25b) et la haine du monde hostile (15,18-25).

     2. Haïr sa vie et la haine du monde (15,18-25)

L’objet de « haïr » en 12,25 est « sa vie » et le sujet implicite du verbe est Jésus et ses disciples. Par contre, en 15,18-25, c’est le monde hostile qui hait Jésus et ses disciples. Il y a donc un lien entre « haïr sa vie » et la haine du monde. En effet, l’appel à « haïr sa vie » n’arrive qu’à la fin de la mission de Jésus (ch. 12) au cours de laquelle le conflit entre Jésus et ses adversaires s’intensifie. La première occurrence du verbe « haïr » se trouve en 7,7 où Jésus dit à ses frères : « Le monde ne peut pas vous haïr ; mais moi, il me hait, parce que je témoigne que ses œuvres sont mauvaises. » Cette haine du monde renvoie à l’intention meurtrière des Juifs en 7,1 : « Après cela, Jésus parcourait la Galilée ; il n’avait pas pouvoir de circuler en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le tuer », rapporte le narrateur. En fait les adversaires de Jésus cherchent à le tuer dès le ch. 5. Après la guérison d’un infirme à la piscine Bethzatha, le jour du sabbat (5,1-9), le narrateur relate en 5,18 : « Ainsi les Juifs n’en cherchaient que davantage à le [Jésus] tuer, puisque, non content de violer le sabbat, il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu. » Dans la suite du récit, l’objectif de ses adversaires est bien de le faire périr (cf. 7,1.19.25.30 ; 8,20.37.40 ; 11,53). De ce fait, le « haïr » de ses opposants le conduit à « haïr sa vie » (12,25b).

Selon le contexte de 12,20-36, « haïr sa vie » s’applique d’abord pour Jésus. Il va réaliser la métaphore du grain de blé tombé en terre (12,24) et révèle la signification de son heure en 12,32 : « Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. » Il parle de son élévation dans la gloire, par sa mort sur la croix, comme le narrateur le précise en 12,33 : « Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir. » Ainsi, « haïr sa vie » renvoie à la mort imminente de Jésus. Selon la structure de 12,23-28 (cf. plus haut), le v. 25 est encadré par deux chemins : le chemin de Jésus symbolisé par le grain de blé qui meurt pour porter beaucoup de fruit (12,24) et le chemin de ceux qui veulent le suivre : être là où il est (12,26). Jésus est le premier qui vit le paradoxe « mourir pour vivre », puis il appelle les siens à le suivre (12,26). M.-é. Boismard ; A. Lamouille, Synopse, t. 3, p. 326, commente : « C’est le propre du disciple que de “suivre” son maître, c’est-à-dire de vivre comme il a vécu. Or Jésus peut exiger de ses disciples un renoncement absolu puisque lui-même a su “haïr” sa vie jusqu’à la donner pour les siens [cf. Jn 13,34 ; 15,12-13]. »

Selon le principe de l’identification entre Jésus et les disciples, ce qui vaut pour Jésus vaut pour les siens. Le thème d’identification « maître – disciples » revient dans la péricope 15,18–16,4a. Jésus révèle aux disciples en 15,18 : « Si le monde vous hait, sachez que moi, il m’a pris en haine avant vous » ; et en 15,20b : « S’ils m’ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront. » En particulier, il leur annonce en 16,2 : « On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où quiconque vous tuera pensera rendre un culte à Dieu. » L’annonce du martyre de Pierre (21,19) dévoile la situation que les disciples doivent affronter.

Le lien entre « haïr sa vie » (12,25b) et « haïr Jésus et ses disciples » (15,18-25) est alors de l’ordre de cause à effet : « haïr sa vie » est la réponse de Jésus et de ses disciples face à la haine du monde. Jésus hait sa vie à cause de la haine de ses adversaires, de même les disciples haïssent leur vie à cause de la haine du monde. Ainsi, « haïr sa vie » signifie donc « déposer sa vie » par fidélité, dans un contexte de persécution. Jésus hait sa vie par fidélité à sa mission et ses disciples haïssent leur vie par fidélité à leur foi. « Haïr sa vie » est donc un signe d’amour : aimer jusqu’à déposer sa vie.

     3. Haïr sa vie et aimer jusqu’à déposer sa vie (15,13)

L’Évangile montre que « haïr sa vie » (12,25b) a une portée profonde : l’amour pour les autres. L’interprétation « haïr sa vie » au sens de « déposer sa vie » présentée plus haut permet de rapprocher les deux verbes opposés : « haïr » (12,25b) et « aimer » (15,12b). En effet, « haïr sa vie » trouve son explication dans la parole de Jésus adressée aux disciples : « 12 Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. 13 Nul n’a plus grand amour que celui-ci : déposer sa vie pour ses amis » (15,12-13). Le plus grand amour montré par Jésus s’exprime par l’action de « déposer sa vie ». Il accepte la mort par amour pour les siens jusqu’à la fin (13,1b). De même, les disciples affrontent la mort dans leur mission par amour pour Jésus et pour les autres. Les expressions qui renvoient l’une à l’autre sont « haïr sa vie » (12,25b), « déposer sa vie » (15,13b), « aimer jusqu’à la fin » (13,1b). Pour Jésus et ses disciples, « aimer » et « haïr sa vie » sont réciproques et indissociables. « Haïr sa vie » est donc une manifestation du plus grand amour.

Cette lecture souligne le sens théologique de « haïr sa vie ». Il vaut donc mieux écarter les interprétations hors du contexte que nous sommes en désaccord. Par exemple, comprendre « haïr sa vie » comme le suicide (cf. P.-E. Dauzat, Le suicide du Christ, p. 45-68). Certes, quand Jésus dit aux Juifs en 8,21b : « Où je vais, vous ne pouvez venir », ces derniers l’interprètent dans le sens du suicide puisqu’ils disent entre eux : « Va-t-il se donner la mort » (8,22a). De plus, la parole de Jésus en 10,18a peut faire penser à une mort volontaire : « Personne ne me l’enlève ; mais je la dépose de moi-même. » Cependant le contexte de ces versets ne permet pas d’expliquer la mort de Jésus comme un suicide. En effet, en 8,21-22, le narrateur utilise le procédé littéraire du malentendu : la fausse interprétation du suicide par les Juifs en 8,22 est suivie par la révélation importante, Jésus leur dit en 8,23-24 : « 23 Vous, c’est d’en bas que vous êtes ; moi, c’est d’en haut que je suis. Vous, c’est de ce monde que vous êtes ; moi, je ne suis pas de ce monde. 24 Je vous ai donc dit que vous mourrez dans vos péchés. Car si vous ne croyez pas que Moi, Je Suis, vous mourrez dans vos péchés. » Le malentendu en 8,22a souligne la méconnaissance des Juifs. Quant à l’acte de déposer la vie en 10,18a, Jésus ne cherche pas la mort, au contraire ce sont ses adversaires qui cherche à le tuer. En fait, en 10,18, Jésus révèle son pouvoir sur la mort et son triomphe devant « les œuvres mauvaises » de ses adversaires (cf. 3,19 ; 7,7). « Haïr sa vie » (12,25b) ne renvoie pas au suicide, au contraire cette expression est la réponse louable à la haine des adversaires.

Quant à l’interprétation de « haïr sa vie » comme un appel à mépriser sa vie ou à pratiquer l’ascèse afin d’acquérir des mérites ou une perfection morale, elle conduit à une impasse et ne s’appuie pas sur les données de l’Évangile. De ce fait, « haïr sa vie » doit être situé dans son contexte et dans l’ensemble de l’Évangile. Cette expression exprime la fidélité jusqu’à la fin et non pas un appel à la perfection morale. H. Van den Bussche, Jean, p. 360, remarque : « Le grain de blé meurt [12,24] pour se multiplier dans l’église des gentils. On s’est servi à tort de cette parabole pour pousser les chrétiens à faire beaucoup de mortifications afin d’acquérir beaucoup de mérites. » Haïr sa vie n’est donc pas un appel à mépriser sa vie.

En résumé, Jésus et ses disciples se heurtent à la haine et à la persécution. L’invitation de « haïr sa vie en ce monde pour la conserver en vie éternelle » (12,25b) est une promesse qui encourage les disciples et leur ouvre l’espérance. Cette parole a donc une double signification : la réponse face à la haine et la manifestation de la fidélité et de l’amour.

V. Conclusion

L’analyse des verbes « aimer » et « haïr » en 12,25, selon une perspective synchronique, révèle l’originalité de la théologie johannique. En comparant avec les parallèles dans les Évangiles synoptiques le dit johannique montre son originalité par son choix des termes, des expressions et dans son contexte littéraire. Les expressions : « aimer sa vie », « perdre sa vie », « haïr sa vie » et « conserver sa vie »… sont à interpréter en fonction de leurs contextes immédiats et de l’ensemble de l’Évangile. Nous avons montré que les occurrences des verbes « aimer » et « haïr » sont liées entre elles de plusieurs façons.

Dans un sens, la phrase « qui aime sa vie la perd » (12,25a) renvoie à celle qui « aiment mieux les ténèbres que la lumière » (3,19c), et « aiment la gloire des hommes plus que la gloire qui vient de Dieu » (12,43). De ce fait, « aimer sa vie » renvoie à haïr la lumière (3,20), haïr Jésus, le Père et les disciples (15,18-25). Cette manière d’aimer conduit à perdre sa vie, à ne pas avoir la vie éternelle.

Dans un autre sens, la parole « qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle » (12,25b) s’applique à Jésus et à ses disciples. « Haïr sa vie » est une réaction face à la haine du monde et non une méprise de sa vie. « Haïr sa vie » signifie donc « déposer sa vie » pour les autres. Cette manière de haïr se transforme en une manifestation du plus grand amour et de fidélité, dans le contexte de la persécution.

L’étude de 12,25 montre la richesse et l’originalité du binôme « aimer – haïr » dans la théologie johannique. Ce binôme concerne aussi bien Jésus et ses disciples (haïr sa vie ; aimer jusqu’à déposer sa vie) que le monde hostile (haïr Jésus et ses disciples, aime sa vie, aimer les ténèbres). Pour cerner son sens, il est indispensable d’examiner le sujet, l’objet du verbe, son contexte et le lien avec les autres occurrences./.



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