30 avril 2018

Jn 14–16 : Le Paraclet–Esprit de vérité comparé à 1QS et 1Jn



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Le 30 avril 2018


Contenu

Introduction
1. L’esprit de vérité dans 1QS et 1QM
2. L’esprit de vérité dans 1Jn
3. Comparaison avec l’Évangile de Jean
      a) 1QS et l’Évangile
      b) 1Jn et l’Évangile
Conclusion


Introduction

L’appellation « l’Esprit de vérité » (to pneuma tès alètheias), trois fois dans l’Évangile de Jean (14,17 ; 15,26 ; 16,13), désigne le Paraclet (ho paraklètos). Nous l’avons étudié dans deux articles : « Jn 14–16 : Les cinq dits du Paraclet » et « Jn 14-16 : Le Paraclet-Esprit en lien avec Jésus, le monde et les disciples. » Dans cet article nous abordons d’abord (1) « l’Esprit de vérité » dans les deux documents : la Règle de la Communauté (1QS) et le Règlement de la Guerre (1QM), ensuite (2) l’esprit de vérité dans la première épître de Jean (1Jn), enfin, (3) la comparaison entre l’appellation « l’Esprit de vérité » dans l’Évangile de Jean (Jn) avec 1QS et 1Jn.

Notons qu’il est parfois difficile de discerner entre l’Esprit écrit en majuscule désignant l’Esprit de Dieu et l’esprit écrit en minuscule désignant l’esprit de l’homme ou l’esprit au sens spirituel. Nous respectons le choix des traducteurs dans les citations. Nous écrivons l’Esprit en majuscule dans le cas où ce terme désigne explicitement l’Esprit Saint. (Cf. l’article : « Les sens du terme “pneuma” (l’Esprit, la chose spirituelle, le vent...) dans l’Évangile de Jean. »

1. L’esprit de vérité dans 1QS et 1QM

Nous présentons l’appellation « l’esprit de vérité » dans (1) le texte de 1QS III,18–IV,26 et brièvement (2) celui de 1QM XIII,9-12, ensuite (3) nous résumons le dualisme lié à ce sujet. Les citations de 1QS et de 1QM sont prises dans A. Dupont-Sommer et M. Philonenko, (dir.), La Bible, écrits intertestamentaires (Bibliothèque de la Pléiade), Paris, Gallimard, 1987.

(1) Dans le texte de 1QS, à « l’esprit » est attribué la fonction de purifier les iniquités et d’expier le péché des membres de la communauté. 1QS III,6b-8a écrit : « 6b Car c’est par l’Esprit de vrai conseil à l’égard des voies de l’homme que seront expiées toutes 7 ses iniquités, quand il contemplera la lumière de vie ; et c’est par l’Esprit saint de la communauté, dans Sa vérité, qu’il sera purifié de toutes 8a ses iniquités ; et c’est par l’Esprit de droiture et d’humilité que sera expié son péché. »

Le thème de la lutte entre les deux esprits tient une place indéniable dans 1QS. Pour la communauté qumrânienne, « cette instruction [sur la lutte des deux esprits] est d’une importance capitale ;… pour la purification et la sanctification de l’homme » (A. Dupont-Sommer, La Bible, p. 15). Le texte sur les deux esprits (1QS III,18–IV,26) peut être divisé en trois parties : (a) les deux esprits et l’homme (1QS III,18–IV,1), (b) la définition de « l’esprit de vérité » (1QS IV,2-8) et de « l’esprit de perversité » (1QS IV,9-14), et (c) la lutte entre eux.

(a) D’abord dans l’homme, « l’esprit de vérité » s’oppose à « l’esprit de perversion » : « 18 Il [Dieu] a disposé pour l’homme deux Esprits pour qu’il marchât en eux jusqu’au moment de Sa Visite : Ce sont les (deux) Esprits 19 de vérité et de perversion. Dans une fontaine de lumière est l’origine de la Vérité, et d’une source de ténèbres est l’origine de la Perversion » (1QS III,18-19). Dans ces versets, le premier renvoie à « la Vérité » et le second à « la Perversion ». Dieu a créé ces deux esprits : « C’est Lui qui a créé les (deux) Esprits de lumière et de ténèbres » (1QS III,25b).

(b) Ensuite vient la définition des deux esprits : « 2b C’est à l’Esprit de vérité qu’il appartient d’illuminer le cœur de l’homme et d’aplanir devant toutes les voies de la véritable justice et de mettre en son cœur la crainte des jugements 3a de Dieu » (1QS IV,2b-3a). « 9 Mais c’est à l’esprit de perversité qu’appartiennent la cupidité et le relâchement au service de la justice, l’impiété et le mensonge, l’orgueil et l’élévation de cœur, la fausseté et la tromperie, la cruauté 10 et l’abondante scélératesse, l’impatience et l’abondante folie et l’ardeur insolente… » (1QS IV,9-10a).

(c) Enfin la lutte en ces deux esprits est sans tolérance : « 16c Car Dieu a disposé des (deux Esprits) par parties égales jusqu’au terme 17 ultime ; et il a mis une haine éternelle entre leurs (deux) classes ; abomination pour la Vérité sont les actes de la Perversité, et abomination pour la Perversité sont toutes les voies de la Vérité » (1QS IV,16c-17). La durée de la lutte entre ces deux parties égales est fixée par Dieu : « 18b Mais Dieu en Ses Mystère d’intelligence et en Sa glorieuse Sagesse, a mis un terme à l’existence de la Perversité ; et, au moment 19a de sa Visite, Il l’exterminera à jamais. Et alors, la Vérité se produira à jamais dans le monde » (1QS IV,18b-19a). La lutte se produit dans le cœur de l’homme : « 23b Jusqu’à présent luttent les (deux) Esprits de vérité et de perversion dans le cœur d’un chacun : 24a (les hommes) marchent dans la Sagesse et dans la Folie » (1QS IV,23b-24a).

L’instruction sur les deux esprits en 1QS III–IV peut être influencée par le dualisme mazdéen (cf. A. Dupont-Sommer, La Bible, p. 15), d’après lequel « la lumière est le symbole de la vérité et de la justice ; les ténèbres, celui du mensonge et de la perversion » (ibid, p. 16). « Nul homme, même parmi les justes, n’échappe au péché ni aux coups de l’Ange des ténèbres. Ce mélange du Bien et du Mal, en constant combat, qui caractérise la condition humaine, ne cessera qu’au Jour du Jugement, fixé par Dieu, quand sera exterminé le Mal » (ibid, p. 17). Le texte de 1QS III,18–IV,26 expose donc la lutte entre les deux esprits, de vérité et de perversion, dans le cœur de l’homme. Cette lutte vise à purifier des iniquités et à expier le péché des membres de la communauté. Notons que dans Le Testament de Judas XX,5 l’esprit de vérité et l’esprit d’égarement sont évoqués dans une perspective morale : « Sachez donc, mes enfants, que deux Esprits s’occupent de l’homme, celui de la vérité et celui de l’égarement. »

(2) Dans 1QM, l’appellation « les esprits de vérité » (au pluriel) se trouve dans l’unité de 1QM XIII,9b-12a : « 9b To[i, ô Dieu de] nos [pè]res, à toi appartient le peuple éternel, et c’est dans le lot de la lumière que tu nous as fait tomber 10 pour ta vérité. Et le Prince de lumière, tu l’as commis jadis pour nous porter secours ; et dans [son lot sont tous les anges de justi]ce et tous les esprits de vérité sont dans son empire. Et toi, 11 tu as créé Bélial pour la Fosse, l’Ange d’hostilité et de reniement, [avec] son [plan] et avec son dessein pour qu’on commît des impiétés et pour qu’on commît des fautes ; et tous les esprits 12a de son lot sont des anges de destruction : dans le décret de ténèbres ils marchent, et vers les ténèbres tend leur [dé]sir, d’un même mouvement. » (Les lettres entre crochets [ ] sont reconstituées en raison de leur effacement ou de leur illisibilité dans le manuscrit). Ce passage décrit la guerre des fils de lumière contre les fils de ténèbres. Il s’agit de l’opposition entre « le Prince de lumière » et « l’Ange d’hostilité », entre « les anges de justice » et « les anges de destruction ». L’expression « les esprits de vérité » dans le contexte semble désigner « les fils de la lumière » (1QM XIII,16). Le Jour de combat entre ces deux pouvoirs opposés est fixé par Dieu et les fils de la lumière doivent triompher. Il est écrit en 1QM XIII,14b-16 : « 14b Dès autrefois, tu (Dieu d’Israël) as fixé pour toi le Jour de la gran[de] bataille [contre les ténè]bres 15 [pour sauver la lu]mière dans la vérité et pour détruire parmi les coupables, pour abattre les ténèbres et pour élever la lumière, [ ] 16 pour exterminer tous les fils de ténèbres tandis que la joie (serait donnée) au [lo]t des [fils de lumière] [  ]. »

(3) Le dualisme dans 1QS et 1QM peut se résumer dans deux tableaux : (a) le premier présente le dualisme entre deux pouvoirs (Le Bien, le Mal) et entre deux groupes opposés (les fils de vérité, les fils de perversion) ; (b) le deuxième exprime le dualisme lié au terme « esprit » (l’esprit de lumière, l’esprit de ténèbres).


La distinction entre l’esprit de vérité comme force spirituelle créée par Dieu et l’esprit de l’homme n’est pas évidente. Dans les textes intertestamentaires, l’opposition se fait entre « l’esprit de vérité » et « l’esprit de perversion » (1QS), et entre « les fils de vérité » et « les fils de perversion » (1QM). Les expressions liées aux termes « esprit » et « vérité » et leurs opposés doivent être lues dans le contexte du dualisme entre le Bien et le Mal, entre la Vérité et la Perversion. Dieu a créé les deux esprits (de lumière et de ténèbres) et la lutte entre eux chez l’homme se situe dans une perspective de sanctification de l’homme.

2. L’esprit de vérité dans 1Jn

Dans la première épître de Jean (1Jn), « l’esprit de la vérité » s’oppose à « l’esprit de l’erreur ». Nous étudions ce sujet en cinq points : (1) l’opposition entre les deux esprits (1Jn 4,1-6 ; 2,18-28), (2) l’opposition entre la vérité et le mensonge (1Jn 2,21), (3) la parenté entre l’onction (1Jn 2,20-27) et l’Esprit de vérité dans l’Évangile, (4) la définition : « l’Esprit est la vérité » (1Jn 5,6) et les expressions : « faire la vérité » et « être de la vérité », et (5) les termes attribués aux deux groupes opposés.

(1) L’auteur de l’épître écrit en 1Jn 4,6 : « Nous, nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous écoute, qui n’est pas de Dieu ne nous écoute pas. C’est à quoi nous reconnaissons l’esprit de la vérité (alètheias) et l’esprit de l’erreur (planès). » Le critère pour discerner ces deux esprits est l’appartenance à Dieu (être de Dieu) et la capacité d’écoute. Le verset 1Jn 4,6 appartient à l’unité 1Jn 4,1-6 qui commence par l’appellation « Mes bien-aimés » (1Jn 4,1a) dans laquelle le critère pour éprouver les esprits se trouve en 1Jn 4,2-3a : « 2 À ceci vous reconnaissez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu ; 3 et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu ; c’est là l’esprit de l’Antichrist. » L’opposition entre l’esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur (1Jn 4,6) est parallèle à celle entre l’Esprit de Dieu et l’esprit de l’Antichrist (1Jn 4,2-3a). Ainsi dans l’unité 1Jn 4,1-6, l’Esprit de Dieu renvoie à l’esprit de la vérité. L’esprit de l’Antichrist est l’esprit de l’erreur. La vérité s’oppose donc à l’erreur. Dans les expressions : « éprouver les esprits » (1Jn 4,1) et « tout esprit » (1Jn 4,2.3), le terme « esprit » peut désigner l’esprit de l’homme. Cet esprit est de Dieu (s’il a l’esprit de la vérité) ou n’est pas de Dieu (s’il a l’esprit de l’erreur).

(2) L’opposition entre la vérité et le mensonge se trouve en 1Jn 2,21-23 : « 21 Je vous ai écrit, non que vous ignoriez la vérité, mais parce que vous la connaissez et qu’aucun mensonge ne provient de la vérité. 22 Qui est le menteur (ho pseustès), sinon celui qui nie que Jésus soit le Christ ? Le voilà l’Antichrist ! Il nie le Père et le Fils. 23 Quiconque nie le Fils ne possède pas non plus le Père. Qui confesse le Fils possède aussi le Père. » Ces versets qui appartiennent à l’unité 1Jn 2,18-27 décrivent la position des Antichrists et celle de la communauté de l’auteur. L’auteur conclut en 1Jn 2,26 : « Voilà ce que j’ai tenu à vous écrire au sujet de ceux qui cherchent à vous égarer. » La définition du menteur en 1Jn 2,22 place les Antichrists du côté du mensonge. L’opposition entre ceux qui sont de la vérité et ceux qui sont du mensonge dans 1Jn révèle une dispute christologique. Les Antichrists nient le Père et le Fils (1Jn 2,22) et ne confessent pas Jésus Christ venu dans la chair (1Jn 4,2-3).

(3) Il y a une parenté entre « l’onction » (chrisma), trois fois en 1Jn 2,20.27a.27b, et « l’Esprit de vérité » dans l’Évangile, trois fois en Jn 14,17 ; 15,26 ; 16,13. En effet, d’abord les membres de la communauté ont reçu l’onction de Jésus. L’auteur de l’épître écrit en 1Jn 2,20a : « Quant à vous, vous avez reçu (echete) l’onction venant du Saint. » « Le Saint » ici désigne Jésus puisqu’il est le Saint de Dieu (Jn 6,69b). Le terme « onction » revient encore deux fois en 1Jn 2,27 : « Quant à vous, l’onction que vous avez reçue (ho elabete) de lui demeure (menei) en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne (didaskèi). Mais puisque son onction vous instruit (didaskei) de tout, qu’elle est véridique (alèthes), non mensongère (ouk pseudos), comme elle vous a instruits (edidasxen), demeurez (nenete) en lui. » Ce verset présente quatre caractéristiques de l’oncion : (a) les croyants reçoivent l’onction de Jésus (1Jn 2,27a), (b) l’onction demeure chez les croyants (1Jn 2,27a) et ces derniers demeurent en elle (1Jn 2,27e), (c) l’onction enseigne tout (1Jn 2,27c), (d) elle est véridique, non mensongère (1Jn 2,27d). Ces caractéristiques renvoient au Paraclet–Esprit de vérité en Jn 14–16 avec les mêmes caractéristiques : (a) Jésus envoie le Paraclet-Esprit et il vient auprès des disciples (Jn 15,26), (b) il demeure auprès des disciples (Jn 14,17b), (c) il enseigne tout (Jn 14,26b), et (d) il est l’Esprit de vérité et non mensongère.

(4) L’Esprit est défini par la vérité en 1Jn 5,6 : « C’est lui qui est venu par eau et par sang : Jésus Christ, non avec l’eau seulement mais avec l’eau et avec le sang. Et c’est l’Esprit qui rend témoignage, parce que (hoti) l’Esprit est la Vérité (to pneuma estin hè alètheia). » Cette définition est une explication (hoti : parce que) du rôle du témoignage de l’Esprit. Cette définition désigne une fonction, par exemple, Dieu est Lumière (1Jn 1,5), Dieu est Amour (1Jn 4,8.16). La phrase « l’Esprit est la Vérité » (1Jn 5,6) affirme la vérité de son témoignage. Dans un sens, l’Esprit communique aux croyants la vérité sur le Christ (venu par l’eau et par le sang), dans un autre sens, l’Esprit est la vérité que Dieu révèle aux hommes.

Dans 1Jn, la vérité concerne la vie des croyants. L’auteur de l’épître exhorte la communauté en 1Jn 1,6 : « Si nous disons que nous sommes en communion avec lui [Dieu] alors que nous marchons dans les ténèbres, nous mentons, nous ne faisons pas la vérité. » Pour faire la vérité, il faut être habité par la vérité en gardant les commandements de Jésus et sa parole. L’auteur écrit en 1Jn 2,4-5a : « 4 Qui dit : “Je le [Jésus] connais”, alors qu’il ne garde pas ses commandements est un menteur, et la vérité n’est pas en lui. 5a Mais celui qui garde sa parole, c’est en lui vraiment que l’amour de Dieu est accompli. » L’auteur de l’épître demande d’aimer en actes et en vérité en 1Jn 3,18 : « Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. » Cette manière d’aimer prouve qu’on appartient à la vérité : « À cela nous saurons que nous sommes de la vérité » (1Jn 3,19a). Il y a donc un renvoi entre la première épître et l’Évangile au sujet de « faire la vérité » (1Jn 1,6 // Jn 3,21) et d’« être de la vérité » (1Jn 3,19a // Jn 18,37).(5) Les termes permettant de discerner l’esprit de Dieu et l’esprit de l’Antichrist sont les suivants :



L’opposition entre les deux groupes renvoie à un débat christologique au sein de la communauté de l’auteur de l’épître. Ce dernier parle d’Antichrists en 1Jn 2,19 : « Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres. » Ce débat est imprégné d’une connotation dualiste. Au niveau du vocabulaire, il y a une certaine parenté entre 1Jn et 1QS. Cependant en raison de la différence du contexte et des sujets traités, l’appellation l’esprit de vérité dans ces documents ne recouvre pas le même sens.

3. Comparaison avec l’Évangile de Jean

Nous allons examiner la ressemblance et la différence d’abord entre (a) 1QS et Jn, et ensuite entre (b) 1Jn et Jn.

      a) 1QS et l’Évangile

La comparaison entre 1QS et Jn se fait en deux points :

(1) Le point commun entre 1QS et Jn est la forme de pensée dualiste. Il y a une lutte et un conflit entre deux camps opposés. Dans 1QS et dans Jn, le thème de l’appartenance est mis en relief. En 1QS III,19, la vérité appartient à la lumière ; la perversion appartient aux ténèbres. En Jn, le mensonge et le meurtre sont propres au diable (Jn 8,44) ; la vérité est de Dieu. Il s’agit d’être du diable ou d’être de Dieu (Jn 8,44.47), d’être du monde ou de ne pas être du monde (Jn 15,19 ; 17,14.16). Les expressions en commun entre 1QS et Jn sont « l’esprit de vérité » (1QS III,18-19 ; IV,2.21.23 // Jn 14,17 ; 15,26 ; 16,13) ; « l’Esprit Saint » (1QS III,7 // Jn 1,33 ; 14,26 ; 20,22) ; « les fils de la lumière » (1QS III,24.25 // Jn 12,36). Le lien entre « l’Esprit de vérité » et « le Prince de lumière » en 1QS III,19-20 peut faire allusion à la relation entre l’Esprit de vérité et Jésus qui est la lumière (Jn 1,9 ; 8,12 ; 9,5).

(2) Bien qu’il y ait une certaine parenté du fait du modèle dualiste, elle n’est cependant que dans la forme, car les différences entre 1QS et Jn sont considérables sur trois points : (a) l’opposition liée à l’esprit de vérité, (b) l’origine de l’esprit de vérité, (c) la dimension éthique et théologique dans la fonction de l’esprit de vérité.

(a) La première différence est l’opposition liée à « l’esprit de vérité ». Le dualisme dans 1QS est marqué par les termes : « le Bien » et « le Mal » (1QS IV,26) ; « la Vérité » et « la Perversion » (1QS IV,17.18 ;19.25) ; « l’Esprit de vérité » et « l’esprit de Perversion » (1QS III,19 ; IV,23) ; « l’Esprit de lumière » et « l’esprit de ténèbres » (1QS III,25), etc. Cette antithèse est radicalisée par « la haine éternelle entre ces deux parties » (1QS IV,17). Si dans Jn le dualisme est marqué par quelques termes opposés : « la lumière – les ténèbres », « la vérité – le mensonge », « Dieu – le diable », l’Esprit de vérité ne s’oppose toutefois pas directement au monde hostile parce que ce dernier ne le connaît pas (Jn 14,17a). Il n’y a pas de figure opposée à l’Esprit de vérité dans Jn. En même temps le dualisme dans Jn est plus radical par rapport au 1QS. En effet, L’Esprit de vérité dans Jn ne peut pas cohabiter avec le pôle opposé (le mensonge, le diable, le monde et le Prince de ce monde). Selon Jn, il est impossible que la vérité et le mensonge existent à la fois dans le même homme. Celui-ci doit choisir l’un des deux camps : « être du diable » ou « être de Dieu » (8,47), « du monde » ou « pas du monde » (15,18). Il y a un seul chemin pour venir au Père, c’est Jésus lui-même (14,5-7). Tandis que dans 1QS, « l’esprit de vérité » et « l’esprit de perversion » cohabitent dans l’homme (1QS III,18).

(b) La deuxième différence concerne l’origine de l’esprit de vérité. Selon 1QS III,25, Dieu a créé « l’esprit de lumière » et « l’esprit de ténèbres ». Il a disposé en l’homme ces deux esprits (1QS III,18) et ils forment deux parties égales (1QS IV,16.25). Ces caractéristiques de « l’esprit de vérité » dans 1QS III–IV diffèrent de celles de « l’Esprit de vérité » dans Jn : d’abord, le Paraclet est identifié à l’Esprit de vérité et il n’y a pas deux esprits en opposition. Ensuite, l’Esprit de vérité n’est pas créé par Dieu. Au contraire son origine est d’auprès de Dieu. Comme Jésus, il est envoyé par le Père (Jn 14,26) et il vient d’auprès du Père (15,26). Du côté de l’homme, la condition pour recevoir le Paraclet–Esprit est de croire en Jésus, de l’aimer et de garder ses commandements (14,15). L’opposition dans Jn ne se fait pas entre deux esprits dans l’homme mais entre Jésus et le Prince de ce monde (14,30), entre les disciples et le monde hostile (15,18-19). Le conflit est donc à l’extérieur et non à l’intérieur de l’homme. Le Paraclet–Esprit demeure dans les disciples et exerce sa fonction auprès d’eux.

(c) La troisième différence est que l’esprit de vérité dans 1QS est présenté dans une perspective morale. Selon 1QS III, la lutte entre les deux esprits tend à purifier l’homme de toutes ses iniquités et d’expier son péché (1QS III,6b-8a) pour devenir « fils de lumière » (1QS III,24.25). Tandis que dans Jn, le Paraclet–Esprit ne joue pas un rôle de purification ou d’expiation du péché des disciples. Son activité est d’enseigner, de guider et d’annoncer aux disciples le mystère de Jésus et son enseignement. Il révèle aux disciples le péché du monde, la justice de Jésus et le jugement du Prince de ce monde (16,9-11). De ce fait, le Paraclet–Esprit a une place importante dans l’élaboration de la théologie johannique. Ces trois différences entre 1QS et Jn manifestent l’originalité johannique dans sa conception du Paraclet–Esprit de vérité.

      b) 1Jn et l’Évangile

La comparaison entre 1Jn et Jn est abordée en deux points :

(1) La parenté entre 1Jn et Jn concerne plusieurs points : dans 1Jn, l’Esprit de Dieu (1Jn 4,2) est l’Esprit de vérité (1Jn 4,6). Dans Jn, l’Esprit de vérité vient d’auprès du Père (Jn 15,26). La dimension de l’appartenance est commune pour 1Jn et Jn : il s’agit d’être de Dieu ou de ne pas être de Dieu (1Jn 4,6 // Jn 8,47). Il existe une opposition entre la vérité et le mensonge (1Jn 2,21 // Jn 8,44). Sur le plan de l’agir, nous trouvons l’expression « faire la vérité » en Jn 3,21 et en 1Jn 1,6. L’Esprit en 1Jn 5,6 rend témoignage comme en Jn 15,26. Le rôle de l’onction (chrisma) en 1Jn 2,27 est proche du rôle du Paraclet-Esprit de vérité en Jn 14–16 à propos de « demeurer » et « enseigner » (1Jn 2,27 // Jn 14,16-17.26). En 1Jn 2,20, la communauté croyante reçoit l’onction venant du Saint désignant Jésus-Christ. Dans l’Évangile, Jésus envoie le Paraclet-Esprit et ce dernier demeure auprès des disciples.

(2) Ces ressemblances manifestent une certaine proximité entre 1Jn et Jn. Cependant le thème de « l’Esprit de vérité » se situe dans des contextes différents. En effet, le conflit dans Jn concerne Jésus et ses adversaires (les Juifs, les Pharisiens, les grands prêtres), les disciples et le monde hostile. Il s’agit de l’affrontement entre ceux qui croient en Jésus et ceux qui le refusent, entre la communauté johannique et ceux du dehors. Tandis que dans 1Jn, l’opposition se produit au sein de la communauté. Les Antichrists étaient membres de la communauté de l’auteur de l’épître : « Ils [les Antichrists] sont sortis de chez nous » (1Jn 2,19a), écrit de l’auteur à sa communauté. L’esprit de vérité intervient en 1Jn dans le cadre d’un conflit d’interprétation christologique. Car les Antichrists nient que Jésus est le Christ, nient le Père et le Fils (1Jn 2,22), ne confessent pas que « Jésus Christ est venu dans la chair » (1Jn 4,2). Dans cette circonstance, le discernement des esprits est indispensable. Alors que dans Jn, l’Esprit de vérité ne s’oppose à personne, il continue la mission de Jésus auprès des disciples pour qu’ils puissent rester fidèles à la révélation de Jésus et tenir ferme dans leur foi face à la haine du monde.

Conclusion

L’appellation « l’esprit de vérité », dans 1QS et 1QM fait référence à la lutte entre « l’esprit de vérité » et « l’esprit de perversion » dans un contexte dualiste. Dieu a créé ces deux esprits qui coexistent dans l’homme. Cette lutte a pour but de purifier l’homme des iniquités et de le sanctifier. L’esprit de vérité dans ces documents n’est donc pas l’Esprit Saint.

Dans 1Jn, « l’esprit de vérité » s’oppose à « l’esprit de l’erreur » dans un contexte de crise d’interprétation de la christologie au sein de la communauté. Le discernement entre ces deux esprits permet de savoir qui est de Dieu, qui est dans la vérité et qui est dans le mensonge. Deux ressemblances notables du Paraclet–Esprit de Jn avec 1Jn sont la définition « l’Esprit est la Vérité » (1Jn 5,6) et le rôle de l’onction : demeurer et enseigner les croyants (1Jn 2,20-27).

La parenté de l’appellation « l’esprit de vérité » dans les documents : 1QS, 1Jn et Jn concerne le champ sémantique du dualisme et le thème d’appartenance. Cependant les différences de contexte et de sens de cette dénomination sont considérables. Dans Jn, l’Esprit de vérité s’identifie au Paraclet et à l’Esprit Saint, il vient d’auprès du Père et exerce sa fonction auprès des disciples. Le rôle du Paraclet–Esprit dans Jn constitue donc une contribution originale à la pneumatologie./.

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