22 novembre 2015

L’identification du disciple que Jésus aimait



Email: josleminhthong@gmail.com
Le 23 novembre 2015.

Contenu

I. Introduction
II. Qui est le disciple que Jésus aimait ?
     1. L’identification avec l’un des Douze
+ Jean, le fils de Zébédée
+ André
+ Nathanaël
+ Thomas
+ Judas Iscariote
+ Matthias
     2. L’identification avec un personnage ou une fonction
+ Lazare
+ Jude, frère de Jésus (Mc 6,3)
+ Le jeune homme riche (Mc 10,17-22) 
+ Jean Marc
+ Paul
+ L’attribution à une fonction ou un titre
     3. Une figure littéraire ou symbolique
+ Un personnage littéraire fictif
+ La figure de Benjamin (Dt 33,12)
+ La figure de Joseph, le fils de Jacob (Gn 27,3-4)
+ L’idéal de Pierre
+ Un disciple de deuxième génération
III. L’identité du disciple que Jésus aimait
     1. C’est un personnage historique et symbolique
     2. Ce disciple n’est pas Jean l’apôtre
     3. Ce disciple n’appartient pas aux Douze
     4. Sa présence peut évoluer selon trois étapes
IV. Conclusion
     Bibliographie



I. Introduction

Face à la complexité du dossier des premiers siècles que nous avons présenté dans l’article « “Le disciple que Jésus aimait”, “Jean l’apôtre” et “Jean l’évangéliste” dans les traditions des IIè-IVè siècles » du 23 octobre 2015, ainsi que la différence indéniable entre « Jean l’apôtre » dans les Évangiles synoptiques et « le disciple que Jésus aimait » dans le quatrième Évangile, (cf. l’article « “Les fils de Zébédée” et “les disciples anonymes” dans le quatrième Évangile » du 9 novembre 2015), les propositions d’identification du disciple que Jésus aimait sont nombreuses.

Dans cet article, nous présentons d’abord les essais d’identification du disciple que Jésus aimait, ensuite nous abordons l’opinion de la plupart des auteurs dont nous sommes partis : il s’agit de garder l’anonymat du disciple que Jésus aimait et d’en faire à la fois un personnage historique et une figure symbolique.

Dans cet article, les références aux auteurs sont abrégées. Le nom de l’auteur suivi d’un astérisque (*) renvoie à son commentaire de l’Évangile de Jean. Pour un ouvrage ou un article nous ajoutons quelques mots du titre, en italique s’il s’agit d’un livre, entre guillemets s’il s’agit d’un article ou un extrait d’un ouvrage. La référence complète se trouve dans la bibliographie à la fin de l’article. Pour les citations de la Bible, nous utilisons la Bible de Jérusalem sauf Jn 1–2 qui est de notre traduction).

II. Qui est le disciple que Jésus aimait ?

La recherche d’identification du disciple que Jésus aimait dans le quatrième Évangile peut être résumée en trois points : (1) L’identification avec l’un des Douze ; (2) L’identification avec un personnage ou une fonction ; (3) Une figure littéraire ou symbolique.

Sans nous perdre dans des jeux d’imagination, nous présentons ici quelques propositions en sachant que la liste n’est pas exhaustive. Pour une étude plus détaillée, nous renvoyons aux travaux de Charlesworth, The Beloved Disciple, 127-224 ; Culpepper, John, the Son of Zebedee, 73-85 ; Attridge, « The Restless Quest », 73-74. Pour nous, toutes les tentatives  de donner un nom ou une fonction au disciple que Jésus aimait sont hypothétiques et insatisfaisantes pour la simple raison qu’il y a trop de propositions et qu’aucune d’entre elles ne parvient au consensus.

     1. L’identification avec l’un des Douze

Les noms du groupe des Douze proposés sont Jean, André, Nathanaël, Thomas, Judas Iscariote, Matthias.

+ Jean, le fils de Zébédée

Nous avons montré dans les articles précédents que les données des IIè-IVè siècles ainsi que le texte des quatre Évangiles ne permettent pas d’identifier « Jean l’apôtre » avec « le disciple que Jésus aimait ». Cependant, il existe encore aujourd’hui des auteurs qui identifient « le disciple que Jésus aimait » avec « l’apôtre Jean, fils de Zébédée » en s’appuyant sur les traditions des IIè-IVè siècles et sur les données des quatre Évangiles.

Par exemple selon Cothenet, « Le quatrième évangile », 288 : « Jean fils de Zébédée est le mieux placé pour s’identifier au disciple que Jésus aimait. » Gourgues, Pour que vous croyiez, 273, va dans la même sens : « Si l’on persiste, malgré tout, à vouloir identifier le disciple bien-aimé, il semble que, tout compte fait et jusqu’à plus ample informé, Jean l’apôtre – tel qu’on peut le connaître par les synoptiques – est encore celui qui répondrait le mieux au “signalement”. » Quant à Léon-Dufour*, I, 12-13, l’auteur reconnaît la complexité de la tradition des premiers siècles, mais il se rallie à l’hypothèse que l’apôtre Jean est le chef de file de l’école johannique : « La christologie du IVe évangile est très évoluée par rapport à celle des trois premiers (Matthieu, Marc et Luc) ; la divinité de Jésus est mise en tel relief que l’œuvre johannique fut longtemps suspectée par la tendance judéo-chrétienne. Toutes ces particularités sont attribuées à l’école d’Éphèse, ou en tout cas à une “communauté johannique”, laquelle ne travaillait pas cependant à partir des spéculations, mais sur les souvenirs et l’enseignement transmis par l’apôtre Jean, fils de Zébédée. » Voir les auteurs qui identifient « le disciple que Jésus aimait » avec « Jean l’apôtre » les deux articles mentionnés plus haut : « Le disciple que Jésus aimait… » et « Les fils de Zébédée… »

+ André

En 1840, Lützelberger propose d’identifier le disciple que Jésus aimait avec l’apôtre André, frère de Simon Pierre, avec ces arguments : D’abord André est l’un des deux premiers disciples de Jean Baptiste qui a suivi Jésus (1,35-40), il est le premier qui a reconnu Jésus comme le Messie (1,41). Ensuite André joue un rôle important parce que Philippe est venu voir André et lui a parlé de la demande des Grecs en 12,20-22. Enfin, dans le quatrième Évangile, Pierre est souvent présent avec le disciple que Jésus aimait, peut-être ce disciple est-il André, parce qu’il est raisonnable de penser que les deux frères, Pierre et André, vont ensemble. Voir la référence et la position de Lützelberger dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 179-180.

+ Nathanaël

Deux auteurs à la fin du XIXè siècle : H. Spaeth (1868) M.A.N Rovers (1888) proposaient d’identifier le disciple que Jésus aimait avec Nathanaël (cf. les références de ces auteurs dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 183-184). Voici l’argumentation : Nathanaël est l’un des premiers disciples de Jésus et il a vu Jésus ressuscité à la fin de l’Évangile (21,1-14). Il est donc bien placé pour témoigner de Jésus, c’est le rôle du disciple que Jésus aimait (19,35 ; 21,24). Jésus a dit de Nathanaël : « Voici vraiment un Israélite en qui il n’y a pas de ruse » (1,47b), cette parole correspond au disciple que Jésus aimait puisque Jésus ne lui fait aucun reproche dans l’Évangile. C’est à Nathanaël que Jésus parle pour la première fois de la foi et qu’il lui accorde une promesse, Jésus lui dit : « Parce que je t’ai dit que je t’ai vu sous le figuier, tu crois ? Tu verras de plus grandes choses que cela. » Au tombeau vide, le narrateur raconte à propos du disciple que Jésus aimait : « Il vit et il crut » (20,8b).

Charlesworth, The Beloved Disciple, 184-185, conclut la proposition de ces deux auteurs : « Nathanaël pourrait faire un bon candidat pour le disciple bien-aimé ; cependant nous savons très peu de choses sur lui, et il est ostensiblement absent dans la seconde moitié de l’Évangile de Jean (13–20). » (“Nathanael could possibly make a good candidate for the Beloved Disciple; however, we really know very little about him, and he is conspicuously absent in the second half of the GosJn (13–20)”). Il n’y a donc pas de liens explicites entre Nathanaël et le disciple que Jésus aimait. Notons que la tradition identifie Nathanaël avec Barthélemy, l’un des Douze dans les Synoptiques (Mc 3,18; Mt 10,3; Lc 6,14).

+ Thomas

Charlesworth identifie le disciple que Jésus aimait avec Thomas. L’argument de cet auteur s’appuie sur le parallèle entre 20,1-10 et 20,18-29, ainsi que l’appellation « Seigneur (kurios) », attribuée à Jésus ressuscité par Thomas en 20,28 et par le disciple que Jésus aimait en 21,7. Charlesworth, The Beloved Disciple, 48, conclut : « Un nom qui se dessine largement comme le disciple bien-aimé semble être Thomas, appelé Didyme - celui que l'évangéliste met en lumière à la fin, dans la scène de conclusion de l’Évangile de Jean. » (“The one name that alone looms large as the Beloved Disciple seems to be Thomas, the Twin – the one whom the Evangelist gives the spotlight in the final and conclusion scene in the GosJn”).

Beck, The Discipleship Paradigm, 127-131, a montré dans « Un appendice : Identification de Charlesworth entre Thomas et le disciple que Jésus aimait » (“An Excursus: Charlesworth’s Identification of Thomas as the Disciple Jesus Loved”) que la proposition de Charlesworth est insatisfaisante. En effet, Beck, The Discipleship Paradigm, 130, écrit : « Si Thomas n’est pas le disciple que Jésus aimait, alors cette figure disparaît du récit n’ayant jamais été un témoin oculaire de Jésus ressuscité et n’ayant jamais exprimé la foi en la résurrection [l’opinion de Charlesworth]. Ceci est basé entièrement sur son choix [de Charlesworth] arbitraire d’arrêter de lire le récit à la fin du chapitre 20. » (“If Thomas is not le disciple Jesus loved, then that figure disappears from the narrative never having been an eye-witness to the risen Jesus and never having expressed resurrection faith [Charlesworth opinion]. This is based entirely on his arbitrary [of Charlesworth] choice to stop reading the narrative at the end of chapter 20”).

+ Judas Iscariote

Les partisans de l’identification entre le disciple que Jésus aimait avec Judas Iscariote se basent sur le thème du dualisme. Dans le quatrième Évangile, la figure de Judas Iscariote s’oppose au disciple que Jésus aimait. Selon cette hypothèse, Judas avait livré Jésus mais après la mort de Jésus, il deviendrait le disciple que Jésus aimait. Cf. l’argumentation de cette interprétation dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 233-236.

+ Matthias

En 1950, Titus, « The Identify », 323-328, identifie le disciple que Jésus aimait avec Matthias. L’auteur s’appuie sur la ressemblance entre le critère de choix d’un apôtre pour remplacer Judas Iscariote en Ac 1,21-22, et le disciple que Jésus aimait dans le quatrième Évangile. En effet, Pierre dit à la communauté en Ac 1,21-22 : « 21 Il faut donc que, de ces hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, 22 en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il nous fut enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection. » Il y a deux points de ressemblance avec le disciple que Jésus aimait : (1) Selon le premier critère : « en commençant au baptême de Jean » (Ac 1,22a), le disciple que Jésus aimait qui était disciple de Jean Baptiste devient disciple de Jésus dès le début de sa mission (Jn 1,35-39). Cet argument suppose que le disciple anonyme en 1,37-39 est le disciple que Jésus aimait, mais le texte de Jn 1,35-39 ne dit pas que ce disciple anonyme est le disciple que Jésus aimait, (voir article : « “Les fils de Zébédée” et “les disciples anonymes” dans le quatrième Évangile »). (2) Le deuxième critère : « …jusqu’au jour où il nous fut enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection. » (Ac 1,22b). Dans le quatrième Évangile, le disciple que Jésus aimait joue un rôle important en témoignant de la mort et de la résurrection de Jésus. En plus, Matthias et le disciple que Jésus aimait sont absents dans les Synoptiques.

Cependant, en 1953, avec E.C. Colwell, E.L. Titus a écrit un ouvrage intitulé : The Gospel of the Spirit : A Study of the Fourth Gospel. Dans ce livre (p. 83 et 181), Titus ne dit rien sur l’identification entre le disciple que Jésus aimait avec Matthias, il a vu dans le disciple que Jésus aimait un disciple idéal. Voir le résumé de l’interprétation de Titus dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 154-156.

     2. L’identification avec un personnage ou une fonction

Dans la deuxième direction, quelques auteurs cherchent à identifier le disciple que Jésus aimait avec un personnage ou une fonction. Les candidats sont Lazare (Jn 11,1–12,19) ; Juda, frère de Jésus (Mc 6,3) ; Le jeune homme riche (Mc 10,17-22) ; Jean-Marc ; Paul… ou on attribue au disciple que Jésus aimait une fonction, un titre, par exemple ce disciple est un prêtre de Jérusalem, un sadducéen, un ancien, etc. Pour l’identification entre « le disciple que Jésus aimait » avec « Jean le Presbytre (l’Ancien) », nous l’avons présentée dans les dossiers des IIè-IVè siècles.

+ Lazare

Certains auteurs plaident pour identifier Lazare avec le disciple que Jésus aimait puisque Lazare est celui que Jésus aime (11,3.5). En effet, quand Lazare était malade, ses deux sœurs envoyèrent quelqu’un pour dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes (phileis) est malade » (11,3b), puis le narrateur explique en 11,5 : « Or Jésus aimait (êgapa) Marthe et sa sœur et Lazare. » Cependant, l’Évangile ne donne pas d’éléments pour faire le rapprochement entre ces deux personnages. Lazare n’apparaît seulement que dans le ch. 11 et au début du ch. 12 (12,1-19), Pas une seule fois dans l’Évangile ce personnage ne prend la parole. Lazare est mort de maladie, puis Jésus l’a fait sortir du tombeau. Cependant, Lazare était de nouveau menacé de mort puisque les grands prêtres décidèrent de le tuer aussi, parce qu’à cause de sa résurrection, beaucoup de Juifs s’en allaient et croyaient en Jésus (12,10-11).

Voici quelques auteurs qui identifient le disciple avec Lazare : Ring, “Was Lazarus the ‘Beloved Disciple’?” ; Filson, “Who was the Beloved Disciple?”, voir la présentation ainsi que la critique de cette interprétation dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 185-192 ; Beck, The Discipleship Paradigm, 109-110.

+ Jude, frère de Jésus (Mc 6,3)

Le personnage « Jude », frère de Jésus, n’est mentionné qu’une fois dans les Synoptiques (Mc 6,3 // Mt 13,53-58). Quand Jésus s’est rendu dans sa patrie et a enseigné dans la synagogue, beaucoup de gens sont frappés et choqués. Ils disaient en Mc 6,2b-3a : « 2b D’où cela lui vient-il ? Et qu’est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée et ces grands miracles qui se font par ses mains ? 3a Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »

En 1981, Gunther, « The Relation », 126, identifie le disciple que Jésus aimait avec Jude, frère de Jésus : « [Le disciple bien aimé] était un frère de Jésus, le dernier à rejoindre les Douze mais s’était classé premier (20,4.8) comme un vrai disciple. » (“[The Beloved Disciple] was a brother of Jesus and the last to join the Twelve but ranked first (20:4,8) in true discipleship”), (Cette citation est prise dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 196). Gunther pense que le disciple que Jésus aimait est Jude, frère de Jésus. C’est pour cela que ce disciple comprend Jésus mieux qu’aucun autre. Au pied de la croix, c’est normal que Jésus ait confié sa mère à un de ses proches.

+ Le jeune homme riche (Mc 10,17-22) 

L’Évangile de Marc raconte l’histoire d’un jeune homme riche en Mc 10,17-22 : « 17 Il [Jésus] se mettait en route quand un homme accourut et, s’agenouillant devant lui, il l’interrogeait : “Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?” 18 Jésus lui dit : “Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul. 19 Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère.” 20 – “Maître, lui dit-il, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse.” 21 Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima. Et il lui dit : “Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi.” 22 Mais lui, à ces mots, s’assombrit et il s’en alla contristé, car il avait de grands biens. »

Certains auteurs proposent d’identifier le disciple que Jésus aimait avec le jeune homme riche en Mc 10,17-22 pour les raisons suivantes : (1) Jésus aime ce jeune homme ; (2) Ce dernier respecte la Loi depuis son enfance ; (3) Il est riche et pourrait connaître le grand prêtre (Jn 18,15) ; (4) Avec sa richesse, il pourra prendre soin de la mère de Jésus dans sa maison (Jn 19,26-27) ; (5) Pour témoigner de Jésus par écrit, il devrait avoir un certain niveau de connaissances et habiter à Jérusalem ou à proximité. Ces exigences sont conformes au jeune homme riche en Mc 10,17-22.

Les auteurs qui suivent cette interprétation sont Swete, “The Disciple Whom Jesus Loved”, 371-374 ; King, “The Disciple that Jesus Loved”, 167-174; Lewis, “The Disciple Whom Jesus Love”, 42. Voir les détails dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 166-170.

+ Jean Marc

Selon les Actes des apôtres, l’ange du Seigneur a délivré Pierre de la prison (Ac 12,1-11) ; puis « s'étant reconnu, il [Pierre] se rendit à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où une assemblée assez nombreuse s'était réunie et priait » (Ac 12,12). Pour certains auteurs, Jean Marc est le disciple que Jésus aimait parce qu’il est originaire de Jérusalem, il est un disciple de Jésus et il n’appartient pas aux Douze. La maison de sa mère se trouve à Jérusalem. On suppose que le dernier repas se soit déroulé dans la maison de Jean Marc et il aurait eu une place honorable à côté de Jésus. Voir cette hypothèse chez Johnson, “Who Was the Beloved Disciple?”, 157-158 ; Parker, “John and John Mark”, 97-110. Les détails de cette proposition se trouvent dans Charlesworth, The Beloved Disciple, 192-196.

+ Paul

Les arguments pour identifier le disciple que Jésus aimait avec Paul sont basés sur les points de ressemblance entre ces deux personnages. On peut mentionner quatre indices : (1) Paul affirma que le Seigneur l’aimait en Ga 2,20 : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s'est livré pour moi. » (2) Le disciple que Jésus aimait attribuait à Jésus ressuscité le titre « Seigneur (Kurios) » (Jn 21,7), pour Paul ce titre est important dans sa théologie. (3) Ce que le disciple que Jésus aimait a écrit (cf. Jn 21,24) pourrait être les épîtres de Paul. (4) La parole de Jésus sur le disciple que Jésus aimait : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne » (Jn 21,22.23) renvoie à ce que dit Paul en 1 Th 4,15 : « Voici en effet ce que nous avons à vous dire, sur la parole du Seigneur. Nous, les vivants, nous qui serons encore là pour l'Avènement du Seigneur ». Voir cette identification dans Bacon, “The Disciple Whom Jesus Loved”, 324-339 ; Charlesworth, The Beloved Disciple, 159-164.

+ L’attribution à une fonction ou à un titre

Certains auteurs reconnaissent l’anonymat du disciple que Jésus aimait, mais ils attribuent à ce disciple une fonction ou un titre. Par exemple, le disciple que Jésus aimait est un juif palestinien ou un prêtre de Jérusalem ; il est le disciple de Jean Baptiste, l’ancien (l’auteur des deux dernières Épîtres de Jean), il est sadducéen, essénien... Voir ces hypothèses dans Winandy, « Le disciple que Jésus aimait », 70-75 ; Grassi, The Secret Identity, 115 ; Whiteley, “Was John Written by a Sadducee?”, 2481-2505.

Le titre : « un prêtre de Jérusalem » renvoie à ce que dit Polycrate. Ce dernier parlait de « Jean, qui a reposé sur la poitrine du Seigneur, qui a été prêtre. » (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 24,3). Voir les points : « II.3. Polycrate : Jean le prêtre » et « III.4. Jean le prêtre » dans les dossiers des IIè-IVè siècles. Quant au titre « l’ancien (presbuteros) » qui désigne l’auteur des deux dernières Épîtres de Jean, ce titre est souvent rattaché au personnage « Jean l’ancien (Jean le Presbytre) » chez Papias et Eusèbe. Voir les points : « II.2. Papias et Eusèbe : l’apôtre Jean et le presbytre Jean » et « III.3. Jean le Presbytre » dans les dossiers des IIè-IVè siècles.

     3. Une figure littéraire ou symbolique

La troisième direction considère que le disciple que Jésus aimait est une figure littéraire ou symbolique. Les indices sont nombreux. Il est anonyme, il a une relation particulière avec Jésus, son comportement diffère de celui des autres disciples, il est absent des Synoptiques. Telles seraient les preuves de la non-historicité de ce disciple. Les propositions sont diverses : ce disciple est un personnage littéraire fictif, il est la figure symbolique de Benjamin (Dt 33,12), de Joseph, le fils de Jacob (Gn 27,3-4), le disciple que Jésus aimait est l’idéal de Pierre ou c’est un disciple de deuxième génération.

+ Un personnage littéraire fictif

Selon Loisy, ce disciple est un personnage littéraire fictif au regard de l’histoire évangélique, il sert à exprimer le point de vue de l’écrivain. Loisy*, 125, écrit : « étant donné le caractère symbolique du quatrième Évangile, on ne saurait a priori déclarer impossible l’hypothèse d’une personne purement typique, c’est-à-dire qui ne s’identifie pas, dans la pensée de l’auteur, avec un apôtre de Jésus. Car le personnage pourrait être fictif à l’égard de l’histoire évangélique, et réel dans son interprétation figurée, qui est le point de vue de l’écrivain ; le disciple bien-aimé pourrait n’être ni Jean, ni Pierre, ni aucun autre disciple mentionné dans les Synoptiques ou dans les Actes, et s’identifier avec l’auteur anonyme et inconnu. ».

Bultmann considère que le disciple que Jésus aimait représente la communauté des croyants. Cothenet, « Le quatrième évangile », 287, parle de l’opinion de Bultmann : « Pour Rudolf Bultmann, il [le disciple que Jésus aimait] représenterait l’église pagano-chrétienne, invitée à s’unir à la Communauté-Mère (à propos de Jn 19,26). » (Cf. Bultmann*).

+ La figure de Benjamin (Dt 33,12)

La bénédiction de Moïse à Benjamin est rapportée en Dt 33,12 : « Bien-aimé de Yahvé, il repose en sécurité près de lui. Le Très Haut le protège tous les jours et demeure entre ses coteaux. » En s’appuyant sur ce verset, Minear, « The Beloved Disciple », 122, écrit : « Dans l’hypothèse où l’image de l’évangéliste du disciple bien-aimé a été formée pour se conformer à l’image de Benjamin en Dt 33,12, nous avons fait un pas au-delà de ces conclusions assurées. » (“In the hypothesis that the Evangelist’s picture of the beloved disciple was shaped to conform to the picture of Benjamin in Deut. xxxiii 12, we have taken a step beyond these assured conclusions”).

+ La figure de Joseph, le fils de Jacob (Gn 27,3-4)

Selon Gn 27,3-4, Jacob (Israël) aime Joseph plus que ses autres enfants : « 3 Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, car il était le fils de sa vieillesse, et il lui fit faire une tunique ornée. 4 Ses frères virent que son père l’aimait plus que tous ses autres fils et ils le prirent en haine, devenus incapables de lui parler amicalement. » Selon Grassi, le disciple que Jésus aimait est la figure de Joseph que Jacob aimait. Grassi, The Secret Identity, 55, conclut : « Comme Joseph était traité comme le fils bien-aimé de Jacob et son successeur, de même le disciple bien-aimé est un successeur intime et un fils préféré de Jésus en particulier en matière de profonde compréhension. De cette manière, il est un exemple vivant de l’action de l’Esprit Saint qui est parfaitement le successeur intime de Jésus après sa mort. Le récit de l’appel du disciple bien-aimé suggère aussi un temps où Jésus aurait pu l’adopter comme un fils. » (“As Joseph was gifted as Jacob’s beloved son and successor, so also the beloved disciple is an inner successor and favorite son of Jesus especially in matters of inner understanding. In this way, he is a living example of the working of Holy Spirit which is the total inner successor of Jesus after his death. The story of the call of the beloved disciple also suggests a time where Jesus could have adopted him as a son”).

La conclusion de Grassi contient des idées qui n’existent pas dans le quatrième Évangile. Par exemple, d’abord cet Évangile ne dit pas que le disciple que Jésus aimait est le fils de Jésus. Jésus appelle les disciples « enfants » 2 fois dans le quatrième Évangile avec deux termes différents : « teknion (petit enfant) » en 13,33 et « paidion (enfant) » en 21,5. Cette appellation qui se situe dans une perspective postpascale s’applique à tous les disciples et non pas seulement pour le disciple que Jésus aimait. Ensuite le disciple que Jésus aimait n’est pas le successeur de Jésus. Le Paraclet, l’Esprit Saint, n’est pas non plus le successeur de Jésus dans le sens où cet Esprit  remplace Jésus qui n'est plus présent auprès de ses disciples. Voir les références des auteurs qui suivent cette interprétation dans l’article d’Attridge, “The Restless Quest”, 73-74.

+ L’idéal de Pierre

S. Brown s’appuie sur l’interprétation de Carl Gustav Jung sur le rêve pour proposer que « le disciple que Jésus aimait » soit l’ombre de Pierre. Le disciple que Jésus aimait est donc « le rêve », « l’idéal » de Pierre dans la relation avec Jésus. S. Brown, « The Beloved Disciple », 372-373, écrit : « Dans les ch. 13, 18, 20 et 21 du quatrième Évangile, le disciple bien-aimé est jumelé avec Pierre. Dans l’interprétation des rêves jungiennes, une figure du même sexe que le rêveur est souvent considérée comme “l’ombre”. Cet archétype représente des éléments inconscients dans le psychisme du rêveur lesquels sont inacceptables pour son image de soi ou persona. Ces éléments ne sont pas mauvais au sens absolu. Au contraire, lorsqu’ils sont incorporés dans le plan conscient de l’individu, ils sont une source d’énergie et de créativité. […] L’anonymat du disciple bien-aimé suggère le côté inconnu de la psyché. Mais dans la mesure où le disciple bien-aimé est l’expression d’un idéal chrétien, il peut représenter le point de vue de l’ego. […] Une interprétation psychologique de Pierre et du disciple bien-aimé, par conséquent, insistera sur la complémentarité de ces deux figures. Pierre, par le nom, ne constitue pas une figure “intérieure” dans le texte, et donc, dans la mesure où il est représenté d’une manière désobligeante ou condescendante, il est l’“autre inconnu”, en relation avec le disciple bien-aimé. »

(“In the chaps. 13, 18, 20 and 21 of the Fourth Gospel, the Beloved Disciple is paired with Peter. In Jungian dream interpretation, a figure of the same sex as the dreamer is often taken to be ‘the shadow’. This archetype represents unconscious elements in the dreamer’s psyche that are unacceptable to his or her self-image or persona. Such elements are not evil in any absolute sense. On the contrary, when incorporated into the individual’s conscious standpoint, they are a source of energy and creativity. […] The anonymity of the Beloved Disciple suggests the unknown side of the psyche. But, insofar as the Beloved Disciple is the expression of a Christian ideal, he may represent the standpoint of the ego. […] A psychological interpretation of Peter and the Beloved Disciple will, therefore, stress the complementarity of these two figures. Peter, through named, is not an ‘insider’ figure in the text, and so, to the extent that he is represented in a disparaging or condescending way, he is the ‘unknown other’, in relation to the Beloved Disciple”).

+ Un disciple de deuxième génération

S. Brown propose de voir dans le disciple que Jésus aimait un disciple de la deuxième génération, il ne serait pas contemporain de Jésus. S. Brown, The Origins of Christianity, 137, écrit : « Si le disciple bien-aimé est, en fait, un leader chrétien anonyme de la deuxième génération, alors nous pouvons supposer que, tout comme l’auteur de l’épilogue a essayé de faire de lui l’auteur de l’Évangile, l’auteur de l’Évangile a essayé de faire de lui l’origine en arrière-plan de son travail... » (“If the beloved disciple is, in fact, an anonymous Christian leader from the second generation, then we may suppose that just as the author of the epilogue has tried to make him the author of the gospel, so the author of the gospel has tried to make him the source behind his work…”).

Selon S. Brown, le disciple que Jésus aimait ne serait pas contemporain de Jésus mais, dans le quatrième Évangile, il est un personnage contemporain de Jésus à la manière de Paul. Ce dernier n’est pas disciple de Jésus dans sa mission publique, mais Paul a la même expérience de la rencontre avec Jésus ressuscité que les Douze apôtres (1 Cor 15,5-8). S. Brown, « The Beloved Disciple », 371-372, commente : « Le fait que le disciple bien-aimé semble être différencié des Douze, surtout en la personne de Pierre, a conduit les chercheurs johanniques, comme R. Schnackenburg et R. Brown, à remettre en question son identification traditionnelle avec Jean, le fils de Zébédée. L’anonymat du disciple bien-aimé m’a amené à penser qu’il ne pourrait pas même avoir été un contemporain de Jésus. H. Köster a souligné que l’anonymat est caractéristique de la seconde génération de l’Église chrétienne, et cette observation m’a incité à proposer que le disciple bien-aimé est un leader chrétien de deuxième génération. Il a été introduit dans l’histoire de Jésus un peu de la même façon que Paul lui-même. Ce dernier participe à l’expérience de Pâques en décrivant sa réception de la révélation divine avec le même terme (ôphthè) [il est apparu]  utilisé dans la tradition des premiers témoins du Seigneur ressuscité (1 Cor 15,5-8). »

(“The fact that the Beloved Disciple seems to be contrasted with the Twelve, especially in the person of Peter, has led Johannine scholars, such R. Schnackenburg and R. Brown, to question his traditional identification with John, the son of Zebedee. The Beloved Disciple’s anonymity has led me to suggest that he may not even have been a contemporary of Jesus. H. Köster has pointed out that anonymity is characteristic of the second generation of the Christian church, and this observation has prompted me to propose that the Beloved Disciple is a second generation Christian leader, who has been written into the story of Jesus, it somewhat the same way that Paul has made himself a participant in the Easter experience by describing his reception of divine revelation with the same word (ôphthè) used in the tradition of the first witnesses of the risen Lord (1 Cor 15:5-8)”).

En conclusion, toutes les propositions d’identifier le disciple que Jésus aimait avec un nom propre, un personnage connu ou une fonction que nous avons présentées plus haut sont insatisfaisantes parce que le texte du quatrième Évangile ne donne pas suffisamment d’éléments pour que l’une de ces propositions  puisse parvenir au consensus. Il vaut donc mieux garder l’anonymat de ce disciple.

III. L’identité du disciple que Jésus aimait

Aujourd’hui la plupart des études sur le disciple que Jésus aimait a abandonné la tentative d’identifier ce disciple avec un nom, un personnage ou une figure dans le NT ou l’AT. De nombreux auteurs sont d’accord pour garder l’anonymat de ce disciple et proposent quelques traits de ce personnage. Nous abordons maintenant quatre caractéristiques : (1) Il est un personnage historique et symbolique ; (2) Ce disciple n’est pas Jean l’apôtre ; (3) Ce disciple n’appartient pas aux Douze ; (4) Sa présence dans l’Évangile peut évoluer selon trois étapes.

     1. C’est un personnage historique et symbolique

Nous sommes d’accord avec la plupart des auteurs d’aujourd’hui qui maintiennent à la fois l’historicité et symbolique du disciple que Jésus aimait. Selon R.E. Brown, La communauté, 34 : « La thèse qui ne voit en lui qu’une pure fiction ou une figure idéale est tout à fait invraisemblable ». Dans ce sens, Gourgues, Pour que vous croyiez, 270, remarque : « L’alternative “ou bien historique, ou bien symbolique” est trop rigide ; il est trop clair en effet que, chez Jean, certaines figures bien réelles apparaissent néanmoins comme des types, des modèles ou des symboles ». En fait, le symbolique et l’historicité ne s’excluent pas l’un l’autre. Le disciple que Jésus aimait peut être bien à la fois un témoin oculaire et une figure symbolique. Plusieurs auteurs optent pour cette interprétation. Nous citons ci-dessous l’opinion des auteurs : Hengel, Culpepper, Cothenet, Painter, Zumstein pour montrer la tendance actuelle d’interprétation au sujet de ce disciple.

Hengel, The Johannine Question, 78, affirme : « Une “figure idéale” ne doit pas être totalement non-historique et simple fiction. » (“An ‘ideal figure’ need not be totally ahistorical and mere fiction”). Pour Culpepper, John, the Son of Zebedee, 84, écrit : « La solution qui interprète le disciple bien-aimé uniquement comme une figure symbolique n’explique pas de manière satisfaisante la mort du disciple bien-aimé en Jn 21,20-23. Comme il a été souvent remarqué, les figures symboliques ne meurent pas. [...] Nous pouvons reconnaître que la figure du disciple bien-aimé est à la fois individuelle et représentative. Les solutions qui cherchent simplement à identifier cette figure avec un individu ne parviennent pas à prendre au sérieux la nature idéalisée des scènes dans lesquelles il apparaît et la manière dont elles se sont greffées aux traditions antérieures. [...] Il semble donc préférable de conclure que le disciple bien-aimé était autrement qu’un disciple inconnu, un témoin oculaire, mais celui dont on ne sait rien, sauf à travers la représentation idéalisée dans le quatrième Évangile, de son rôle à la mort et la résurrection de Jésus. »

(“Solution that interprets the Beloved Disciple solely as a symbolic figure do not satisfactorily explain the Beloved Disciple in John 21:20-23 over death of the Beloved Disciple. As has often been remarked, symbolic figures do not die. […] We can recognize that the figure of the Beloved Disciple is both individual and representational. Solutions that seek merely to identify an individual fail to take seriously the idealized nature of the scenes in which he appears and the way in which that are appended to earlier traditions […] It seems best, therefore, to conclusion that the Beloved Disciple was an otherwise unknown disciple, an eyewitness, but one about whom nothing is known except through the Fourth Gospel’s idealized portrayal of his role at the death and resurrection of Jesus”).

Cothenet, « Le quatrième évangile », 288, remarque : « D’une façon générale, il est abusif d’opposer chez Jean symbolisme et histoire : même si le symbolisme déteint sur la façon dont Jean construit ses récits, il n’en a pas moins son enracinement dans l’histoire réelle. » Pour Painter, The Quest for the Messiah, 68 : « Le disciple bien-aimé est inconnu, précisément parce qu’il est un personnage fictif mis en place par l’évangéliste pour caractériser le disciple idéal. Il semble plus probable que la figure du disciple bien-aimé est à la fois idéale et historique. » (“The BD [Beloved Disciple] is unknown precisely because he is a fictional character introduced by the evangelist to characterize the ideal disciple. It seems more likely that the figure of the BD is both ideal and historical”). Zumstein, « L’évangile de Jean », 262, commente : « Le disciple bien-aimé ne doit pas être considéré comme une figure purement symbolique, sans consistance historique ; il s’agit d’une figure connue des cercles johanniques, plus précisément comme fondateur de la tradition de l’école johannique. »

Nous nous rallions à ces auteurs pour considérer que le disciple que Jésus aimait dans le quatrième Évangile est à la fois un personnage historique et une figure symbolique.

     2. Ce disciple n’est pas Jean l’apôtre

Nous avons montré que les traditions des IIè–IVè siècles, ainsi que le texte des quatre Évangiles, ne permettent pas d’identifier « le disciple que Jésus aimait » avec « Jean l’apôtre, le fils de Zébédée ». Au lieu de considérer que le disciple que Jésus aimait est l’apôtre Jean, certains auteurs ont changé d’avis, par exemple, Schnackenburg*, The Gospel, III, 381 et R.E. Brown, La communauté, 36.

Schnackenburg*, The Gospel, III, 381, écrit : « Certes, je l’avais suggéré à l’époque – au regard de la tradition – que le disciple bien-aimé, le dépositaire de la tradition postérieure à l'Évangile, devait être considéré comme l’apôtre Jean (de même, F.-M. Braun et R. E. Brown). Après, considération plus poussée de ce personnage, j’ai alors abandonné cette opinion dans mon essai de 1970 ; selon la preuve interne de l’évangile et selon les passages dans lesquels le disciple bien-aimé apparaît, j’ai développé l’hypothèse selon laquelle c’est un apôtre qui remonte encore à l’époque de la vie de Jésus sur terre, mais n’appartenait pas au groupe des douze, et donc ne partageait pas l’expérience de tout le ministère de Jésus, mais était peut-être un témoin des derniers événements, peut-être un disciple de Jésus à Jérusalem. »

“Admittedly, I had suggested at that time – having regard to the tradition – that the beloved disciple, the repository of the tradition behind the gospel, was to be regarded as the apostle John (similarly, F.-M. Braun and R. E. Brown). After, further considering this figure, I then abandoned this opinion in my essay of 1970; according to the internal evidence of the gospel, according to the passages in which the beloved disciple appears, I developed the hypothesis that it is an apostle who still reaches back to the time of Jesus’ life on earth, but did not belong to the group of the twelve and so also did not share the experience of Jesus’ entire ministry, but was possibly a witness of the last events, perhaps a Jerusalem disciple of the Jesus”).

Quant à Brown, en 1966, l’auteur a écrit dans son commentaire en  Brown*, I, XCVIII : « Il y a donc clairement des difficultés à faire face, si l’on identifie le disciple bien-aimé [BD : Beloved Disciple] à Jean, le fils de Zébédée. Cependant, à notre avis, il y a des difficultés encore plus graves s’il est identifié à Jean Marc, à Lazare ou à quelconque inconnu. En fin de compte, la combinaison des preuves internes et externes associant le quatrième Évangile à Jean, le fils de Zébédée, est l’hypothèse la plus forte, si l’on est prêt à donner de la crédibilité à l’affirmation écrite de l’Évangile d’un témoin oculaire. » (“There are, then, quite clearly difficulties to be faced if one identifies the BD as John son of Zebedee. However, in our opinion, there are even more serious difficulties if he is identified as John Mark, as Lazarus, or as some unknown. When all is said and done, the combination of external and internal evidence associating the Fourth Gospel with John son of Zebedee makes this the strongest hypothesis, if one is prepared to give credence to the Gospel’s claim of eyewitness source”).

L’auteur a changé d’opinion dans Brown, La communauté, 36 : « J’incline à changer d’avis (comme l’a fait aussi R. Schnackenburg) et à abandonner l’opinion émise dans le premier volume de mon commentaire, où j’identifiais le disciple bien-aimé avec l’un des Douze, Jean, fils de Zébédée. » Nous pensons qu’il vaut mieux respecter le texte de l’Évangile qui ne nous donne pas d’éléments pour considérer que le disciple que Jésus aimait est Jean l’apôtre. Nous distinguons donc ces deux personnages.

     3. Ce disciple n’appartient pas aux Douze

Nous avons vu dans la citation plus haut de Schnackenburg*, The Gospel, III, 381, que l’auteur considère qu’« il [le disciple que Jésus aimait] est un apôtre qui remonte encore à l’époque de la vie de Jésus sur terre, mais qui n’appartenait pas au groupe des douze. » (“It is an apostle [the beloved disciple] who still reaches back to the time of Jesus’ life on earth, but did not belong to the group of the twelve”). Avec Schnackenburg, certains auteurs supposent que le disciple que Jésus aimait ne serait pas l’un des Douze. Par exemple Quast, Peter and the Beloved Disciple, 17, résume : « La majorité des chercheurs qui soutenaient que le disciple bien-aimé est un contemporain de Jésus, un de ses nombreux disciples, mais pas l’un des Douze. » (“The majority of scholars who hold that the Beloved Disciple is a contemporary of Jesus, one of his many disciples, but not one of the Twelve”).

R.E. Brown, Une retraite avec saint Jean, 84, va dans le même sens : « le Disciple bien-aimé ne faisait pas partie des Douze. […] Du point de vue de la primauté de l’amour, le Disciple bien-aimé était plus important que l’un des Douze, y compris Simon Pierre ; et cela signifiait que, dans la communauté johannique, “disciple” représentait la dignité la plus importante. » Selon R.E. Brown, il existe une tradition, selon laquelle, au-delà du groupe des Douze, certains disciples de Jésus auraient été impliqués dans la Passion (cf. R.E. Brown, The Death of Messiah, I, 1017-1018, 1171-1173). R.E. Brown, Que sait-on, 411-412, écrit : « Le disciple bien-aimé était un personnage secondaire durant le ministère de Jésus, pas assez important pour être rappelé dans la tradition plus officielle des synoptiques. Mais ce personnage ayant pris de l’importance dans l’histoire de la communauté johannique (peut-être fut-il fondateur ?), l’image que nous donne de lui l’évangile en fit un personnage idéal, capable d’être opposé à Pierre comme plus proche de Jésus par l’amour. »

Nous pouvons donc supposer que le disciple que Jésus aimait n’appartient pas au groupe des Douze, cependant le quatrième Évangile ne dit rien sur ce sujet. Ce que l’Évangile met en relief n’est pas la question de l’appartenance ou non au groupe des Douze, mais la qualité de la vie de ce disciple, de  sa relation avec Jésus et  de sa foi.

     4. Sa présence peut évoluer selon trois étapes

La présence particulière du disciple que Jésus aimait dans le quatrième Évangile peut être expliquée par trois étapes d’évolution :

+ Dans la première étape, ce disciple est un personnage historique, qui est le fondateur de l’école johannique et de la communauté, il est le disciple de Jésus et le témoin oculaire de la mission de Jésus.

+ La deuxième étape se fait au cours de la tradition johannique, ce disciple devient une figure symbolique pour la communauté. Il intervient dans le récit, il joue un rôle particulier à côté de Pierre en ce qui concerne la qualité de sa relation avec Jésus (13,23), de sa fidélité (19,26), de son témoignage (19,35) et de sa foi (20,8). Le récit reste silencieux au sujet de son cheminement pour devenir disciple de Jésus. Dans les récits, son caractère humain, sa faiblesse, son incompréhension ne sont pas décrits. Il atteint une parfaite compréhension et une relation intime avec Jésus. Il est le premier des disciples à croire après la résurrection de Jésus (20,8).

+ La troisième étape se situe au moment de la rédaction finale de l’Évangile, ce disciple devient une figure d’autorité qui valide l’authenticité de l’Évangile aux yeux du rédacteur (21,24). Le rédacteur final faisait exprès de ne pas mentionner son nom pour mettre en relief la dimension symbolique de ce disciple, soit parce que tout le monde connaissait son nom, soit parce que le rédacteur ne savait plus le nom et l’identité historique de ce disciple puisque la tradition avait effacé ces éléments pour faire de lui un personnage idéal.

Ces trois étapes de formation formulent une hypothèse qui nous aide à mieux comprendre la présence du disciple que Jésus aimait dans le quatrième Évangile. Ce qui est évident est que ce disciple joue un rôle important dans l’Évangile, il est à la fois mystérieux, exceptionnel et impressionnant.

IV. Conclusion

Nous avons présenté les propositions d’identifier le disciple que Jésus aimait, soit avec l’un des Douze : Jean, André, Nathanaël, Thomas, Judas Iscariote, Matthias…, soit avec un personnage dans le NT : Lazare, Jude, frère de Jésus, le jeune homme riche en Mc 10,17-22, Jean Marc, Paul…, soit avec une fonction ou un titre : il est un prêtre de Jérusalem, un disciple de Jean Baptiste, un Ancien ou il est un Sadducéen, un Essénien… Chacune de ces propositions réunit certains points de ressemblance avec le disciple que Jésus aimait, mais aucune de ces identifications n’est parvenue au consensus.

En considérant que le disciple que Jésus aimait est purement une figure littéraire et fictive qui n’existe pas dans la réalité ou qu’il est un personnage symbolique qui renvoie à la figure de Benjamin, de Joseph (fils de Jacob), ou qu’il est l’idéal de Pierre, un disciple de deuxième génération, devenu disciple de Jésus après sa mort et sa résurrection, ces propositions ne correspondent pas au contexte du quatrième Évangile, puisque le narrateur a parlé de la mort de ce disciple en 21,23. Il est donc un personnage historique et non pas fictif.

Nous nous rallions à l’opinion de la plupart des auteurs d’aujourd’hui pour voir dans le disciple que Jésus aimait à la fois un personnage historique et une figure symbolique. Nous gardons l’anonymat de ce disciple et nous acceptons l’hypothèse que ce disciple n’est pas Jean l’apôtre, il n’appartient pas au groupe des Douze et la présentation de ce disciple dans l’Évangile peut évoluer selon trois étapes.

Dans l’article suivant, nous concentrerons notre étude sur la place et le rôle du disciple que Jésus aimait dans le quatrième Évangile. Quelles sont ses relations avec Jésus, avec Simon-Pierre et avec les autres disciples ? Comment l’Évangile présente-t-il le témoignage, la foi et le destin de ce disciple ? Nous considérerons que le disciple que Jésus aimait est un personnage du récit de l’Évangile et nous chercherons le message que l’auteur implicite voudrait transmettre au lecteur à travers ce personnage./.


     
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